Jeûne, veille, marche pieds nus : l’étonnant pèlerinage de Lough Derg (Irlande)

Le pèlerinage de Lough Derg, en Irlande, remonte à plus de 1000 ans, au temps de Saint Patrick, l’évangélisateur de l’Irlande au 4ème siècle.

Les rives du lac (le troisième d’Irlande) étaient un refuge pour tous ceux qui traversaient des difficultés. Un monastère les accueillaient. En 1846, époque de famine, il y a eu jusqu’à 30 000 pèlerins.

Aujourd’hui, du 1er juin au 15 août, les pèlerins convergent vers l’île de Station Island pour les trois jours de pèlerinage, qui suivent un rituel précis.

Ce pèlerinage de Lough Derg, favorise la prière du corps : on jeûne, on veille, on marche…. C’est tout l’être qui est pris dans cet étonnnant pèlerinage.

Le pèlerinage se déroule sur trois jours complets, avec trois rituels différents.

Les pèlerins doivent tout d’abord jeûner complètement (ni manger, ni boire) à partir de minuit jusqu’à leur arrivée à Lough Derg. Le jeûne se poursuit durant les trois jours avec un seul repas par jour.

La veille est la deuxième rituel. Les pèlerins entament leur nuit blanche le premier jour de leur arrivée et s’achève le lendemain matin pour la bénédiction.

Le troisième rituel est la prière silencieuse à différentes stations (neuf en tout). Lorsqu’il arrive sur l’île, le pèlerin se rend à l’hospitalité puis se déchausse. Il prie silencieusement les trois premières stations avant 9h15.

Durant la nuit, quatre autres stations sont priées à voix haute dans la basilique Saint-Patrick. Entre chaque station, les pèlerins peuvent se rendre au refuge de nuit ou faire le tour de l’île silencieusement.

La dernière station se déroule le 3ème jour. La cloche sonne à 6h du matin. Après avoir reçu le sacrement de réconciliation et participé à la messe, le pèlerin peut accomplir la neuvième et dernière station avant quitter l’île.

Tout le monde peut participer à partir de 15 ans (et si l’on est en bonne santé !) Les Irlandais s’y rendent en paroisse, en famille, avec leur grands-parents…

► Un grand merci à Stefan Lunte rédacteur en chef de l’hebdomadaire L’Aurore du Bourbonnais, qui m’a parlé fin janvier de cet étonnant pèlerinage qui l’a profondément marqué.

Né en 1963 dans le diocèse de Münster (Ouest de l’Allemagne), l’auteur de ce reportage, Stefan Lunte, a étudié la théologie catholique à Münster et les sciences politiques à Paris.

De 1989 à 1993, il est conseiller social du mouvement Kolping dans le diocèse de Münster puis, de 1996 à 2001, conseiller pour la politique sociale et économique au secrétariat de la Commission des épiscopats de la Communauté européenne (Comece), dont il est le secrétaire général adjoint depuis 2001. Il est marié et père de trois enfants.

Voici son témoignage paru dans La Croix des 15-16 octobre 2005, sous le titre : « Le Loug Derg, un pèlerinage en Irlande Celtique »

Pieds nus sur des dalles de granit humides, fatigué après une nuit blanche et affamé à la fin de trois jours de jeûne, je me suis assis sur un banc face à l’embarcadère de Station Island.

Même durant les mois d’été, la pluie n’est pas rare ici, mais ce matin c’est le soleil qui pique le nez. Les premiers arrivants de la journée sortent de la petite barque à moteur qui vient de s’amarrer, avec lequel notre groupe de pèlerins partira dans une petite heure.

Il est encore tôt ce matin et la plupart de pèlerins qui commencent aujourd’hui leur retraite de trois jours n’arriveront que dans quelques heures sur cette île, au milieu du Lough Derg, le « lac de la Grotte ».

Ils se laisseront indiquer un lit dans un des grands dortoirs et y laisseront leurs quelques affaires : on n’a pas besoin de grand-chose à Station Island. Et surtout pas de chaussures ni de chaussettes, car c’est ce qu’on enlève ici en premier lieu.

Même le lit n’est pas vraiment nécessaire, au moins pour la première nuit que les retraitants passent en prière dans la grande basilique. Pour le seul repas de la journée, on sert thé et biscuits.

10 000 pèlerins embarquent pour l’île appelée « purgatoire de saint Patrick »

La minuscule île à l’extrémité nord-ouest de l’Irlande est connue de tous les Irlandais sous le nom de « purgatoire de saint Patrick.

Tous les ans, plus de dix mille personnes se rendent pendant la saison des retraites (entre le 1er juin et la mi-août) en ce lieu qui compte parmi les plus extraordinaires d’Europe. La grande majorité de pèlerins est irlandaise.

Pourtant il y aurait ici, pour l’Europe, quelque chose à découvrir dans sa recherche plus que laborieuse de son identité et de ses racines. L’histoire de ce lieu remonte en effet aux débuts du Moyen ge, après l’implosion de l’Empire romain, lorsque des moines irlandais se lancèrent dans l’évangélisation du continent : la véritable naissance de l’Europe…

Il y a des preuves selon lesquelles des moines celtiques se sont installés au Lough Derg dès le VIIe siècle. À l’écart des grandes invasions, qui suivirent la chute de l’Empire romain, ils ont pu cultiver, comme partout ailleurs en Irlande, une forme autonome et originale de christianisme où les monastères indépendants étaient des centres spirituels et politiques.

Ce n’est qu’au XIIe siècle, à l’apogée du pouvoir temporel des papes, que l’Église romaine s’implante véritablement en Irlande, avec l’arrivée des grands ordres religieux, cisterciens et augustins en tête, chargés de réformer la vie ecclésiale.

Dès lors, pratiques celtiques et latines coexistèrent en Irlande : un phénomène palpable jusqu’à aujourd’hui, spécialement dans un lieu comme le Lough Derg.

Ce sont justement des chanoines augustins qui, au XIIe siècle, ont promu le pèlerinage du Lough Derg pour en faire un des sanctuaires les plus populaires du Moyen ge chrétien.

Le chevalier Owein du Pays de Galles, le sire de Beaujeu et Louis d’Auxerre, un dénommé Malatesta de Rimini, Johann van Brederode, le Hongrois Georg Grissaphan : tous sont venus en cette extrémité nord-ouest de l’Europe, déjà un peu rebutés par les dérives mercantiles de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Ils ont laissé des récits écrits. Ils se croyaient proches du bout du monde, « finis terrae » et espéraient entrevoir le purgatoire pour ainsi anticiper une partie de la punition de leurs péchés.

Au purgatoire de saint Patrick, ils se laissaient enterrer vivants jusqu’à deux semaines dans un trou, pour en ressortir avec les visions les plus fantastiques. Et c’est ainsi que saint Patrick, le patron de l’Irlande, est entré dans l’imaginaire du Moyen ge comme le gardien du Purgatoire.

En témoigne encore aujourd’hui une fresque monumentale du XIVe siècle qui a été retrouvée seulement dans les années 1980 dans la petite ville italienne de Todi, non loin de Pérouse (Ombrie).

En quête de paix intérieure 

Aujourd’hui, l’idée d’une terre plate nous a quittés, et la pensée du Purgatoire avec ses tortures mortifiantes ne nous horrifie plus.

Pourquoi alors le Lough Derg a-t-il gardé son pouvoir d’attraction, alors qu’il a été dénoncé depuis les Lumières comme un lieu de superstition et de déraison ? Pourquoi des milliers d’hommes et de femmes continuent-ils à venir ici, y compris beaucoup de protestants d’une Irlande du Nord toujours divisée ?

Depuis mon poste d’observation sur l’embarcadère, ces questions m’intriguent alors que les derniers arrivants disparaissent dans le centre d’accueil.

L’idée s’impose naturellement que tous ces gens, moi inclus, cherchent la paix intérieure. Et Dieu. Beaucoup d’entre eux sont venus souvent, certains trente fois et plus, et expliquent l’importance du lieu dans la préservation de l’identité irlandaise pendant l’occupation anglaise.

Ils aident les néophytes inexpérimentés à comprendre. Pendant la première nuit, nous nous sommes rapprochés et, dans les pauses entre deux prières, nous avons écouté et raconté des vies entières. Beaucoup de tristesses, mais aussi des joies et de l’espérance. Des moments heureux et décisifs qui ont motivé le voyage jusqu’ici.

Mais le dénominateur commun est le désir de se réconcilier avec soi-même et de parler avec Dieu.

La triple privation de chaleur, de sommeil et de nourriture est étrange. Surtout, les premiers pas sur la pierre nue restent inoubliables et le combat contre le sommeil n’est pas gagné d’avance. Mais cela aide les pèlerins à se défaire de toute formalité et à passer outre des questions qui, hier encore, semblaient si importantes.

Des  exercices spirituels qui  mènent sur un chemin d’intériorité

© www.loughderg.orgPar contre, les exercices spirituels de la retraite mènent sur un chemin d’intériorité où le corps et l’esprit agissent ensemble et réveillent le sens de l’essentiel de notre existence. Le déroulement de ces exercices (ou « stations ») n’a pas changé au cours des siècles et témoigne d’une autre manière de voir et de comprendre notre monde, ainsi que Dieu et notre relation avec lui.

On pourrait y voir une sorte de christianisme celtique, mais qui veut peut y trouver aussi la trace de sources sémites et grecques…

La fascination exercée par cette forme de prière, dans laquelle des couches très lointaines de l’histoire de l’humanité trouvent leur écho, est en tout cas indiscutable.

Le regard direct vers l’autel de l’Eucharistie est complété par un mouvement en spirale autour des croix érigées au milieu de six cercles de pierre.

L’attitude statique sur le banc de prière est abandonnée pour un mouvement, où l’on tourne en rond, inlassablement : on tourne autour de l’église (des « cellules de pénitence », comme on appelle ces six cercles de pierre), et enfin autour du mystère de notre foi.

Celui qui écarte les bras devant la croix de sainte Brigitte, encastrée dans le mur de la basilique, et dit des mots de renonciation ; celui qui se tient debout au bord du lac et se rappelle son propre baptême par des prières et des gestes, sentent intensément le bien libérateur de prier aussi avec son corps.

Chaque station commence et se termine dans la basilique octogonale par une prière auprès de la croix de saint Patrick, à l’entrée de l’église. Ici aussi la prière est accompagnée d’un geste qui laisse une forte impression : le pèlerin s’approche de cette croix en fer, posée sur une stèle en pierre, et l’embrasse.

Chaque station, d’environ soixante-quinze minutes, se termine par la prière d’un psaume. Dans le chant de confiance du psaume 15, les pèlerins se fient à Dieu et à sa promesse d’une vie en plénitude.

Les derniers versets de ce psaume se lisent comme un rappel du bonheur des pèlerins du Moyen ge qui resurgissaient après un long séjour dans le trou près du purgatoire : « Vraiment, tu ne peux abandonner mon âme au Shéol, tu ne peux laisser ton fidèle voir le fossé. Tu m’apprendras le chemin de vie, devant ta face, plénitude de joie, en ta droite, délices éternelles. »

Sur Station Island le dialogue avec Dieu commence par la répétition inlassable des Notre-Père, des Ave Maria et du Credo, comme si les mantras bouddhistes du lointain Orient avaient trouvé un refuge improbable dans en cette extrémité de l’Europe.

Chacune des neuf stations de prière au programme des trois jours suit exactement le même rythme : on la prie soit chacun seul et dehors, soit pendant la nuit et ensemble dans l’église du sanctuaire.

Le matin et le soir il y a une eucharistie, le midi un chemin de croix. Après la messe du matin, le sacrement de réconciliation est proposé.

Le deuxième jour se termine au son des cloches de dix heures et les retraitants trouvent enfin leur lit et un sommeil profond, alors que la veillée commence pour le groupe suivant. La forme stricte et les privations extérieures ouvrent petit à petit au pèlerin un espace énorme de liberté intérieure.

« Rarement je me suis senti plus proche de l’essentiel, du sens de mon être »

Le bateau part. Le prieur, qui nous a adressé quelques mots d’au revoir, a entonné une hymne à saint Patrick que, comme novice du Lough Derg, j’ignore encore. Mais il est très beau d’entendre chanter les autres pèlerins qui en ont l’habitude. Je viens de faire une des expériences spirituelles les plus émouvantes de ma vie.

Rarement je me suis senti plus proche de l’essentiel, du sens de mon être, qu’en ce lieu désert et inconnu au bout du monde.

La contemplation de la nature, l’échange en confiance avec d’autres pèlerins et le dialogue intime avec Dieu atteignent ici une profondeur qui me manquera dans les douze prochains mois. Avant que je retourne au Lough Derg…

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3 réponses à Jeûne, veille, marche pieds nus : l’étonnant pèlerinage de Lough Derg (Irlande)

  1. Bretonniere dit :

    Bonjour,
    vous avez un trés beau pays, plein de surprise et d’histoire.
    je vais de surprise en surprise, je pense bientôt venir decouvrir et apprendre votre beau pays.
    un petit pelerin
    Henri

  2. GUILLEMET dit :

    je souhaite aller en pélérinage à LOUGH DERG mais en pélérinage organisé à partir de la France. Si vous avez des adresses, merci de bien vouloir me les communiquer

    • Gilles dit :

      Bonjour Roselyne,

      Le plus simple est d’aller en avion jusqu’à Dublin puis de prendre un bus pour Lough Derg. Il faut compter environ 5h de trajet par la route.
      Suivez les indications (en anglais) sur le site de Lough Derg

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