Carnet de route intérieur sur le chemin d’Arles vers Compostelle

Entre Revel et Montferrand

Entre Revel et Montferrand

Je reviens de cinq jours de marche, seul, sur la voie d’Arles vers Compostelle, entre la Salvetat-sur-Agout (Hérault) et Baziège (Haute-Garonne), aux portes de Toulouse. 160 km en tout, entre 8 et 10h de marche par jour. Sur le chemin, j’ai trouvé des pierres précieuses que je rassemble ici.

Le chemin décante ma vie
Mardi matin, à 7h30, je ressers les sangles de mon sac et traverse le pont de la Salvetat-sur-Agout. C’est le moment que je goûte avec le plus d’intensité : la promesse du matin, celle du départ. L’air est frais, revigorant. Le chemin m’attend. Je suis libre. Je fais le premier pas.

Les traces de la neige du week-end parsèment encore le bord de la route.Elles vont disparaître au fur et à mesure que le soleil se lève. Il en va de même avec mes « pensées de la ville » (questions de travail, d’organisation domestique, soucis, choses à faire…).

Nombreuses et pressantes, ces pensées de la ville se simplifient et s’évaporent au fil des jours de marche. Quand on marche d’un point à un autre, les pensées ne peuvent pas tourner en rond. Elles s’ordonnent au fil de la route, comme les villages traversés.

Les hospitaliers, ces voyageurs immobiles
Qui va m’accueillir ce soir ? Cette question, je me la pose non pas avec inquiétude, mais avec curiosité et appétit. J’aime bien réserver mon hébergement le matin pour le soir, pour laisser plus de place à l’imprévu, pour ne pas tout planifier.

Quel plaisir d’être accueilli par des inconnus bienveillants ! Je pense à Chantal et Gilbert, qui m’ont hébergé à Bouisset. Elle est aide soignante, lui forestier à la retraite. Ils quittent leur maison gîte (plus de 300 pèlerins accueillis depuis le début de l’année) pour emménager dans une maison neuve. Ils habitent une ferme historique où, durant la seconde guerre mondiale, le maquis du Tarn avait établi l’un de ses QG.

A Castres, j’ai rencontré Daniel Sidot, professeur de mathématiques, féru d’astronomie et originaire de Nancy, qui a décidé d’ouvrir un gîte (« Aux bonnes étoiles ») pour les pèlerins de Compostelle car lui-même a fait le chemin. Nous avons discuté ensemble plus d’une heure dans la cuisine. Il m’a raconté son parcours, ses difficultés pour tenir son gîte (d’ailleurs, si des volontaires sont disposés lui à donner un petit coup de main pour les travaux, ils sont les bien venus ; contactez-le), des « leviers » des humains (ce qui nous motive, nous pousse à agir dans tel sens ou tel  autre…)

A Revel, je suis arrivé à la nuit tombée, après m’être égaré suite à une erreur de balisage. J’ai du longer une départementale, très fréquentée, qui n’en finissait pas… Plein les bottes ! Je n’avais pas réussi à avoir le responsable du gîte (c’était le 1er novembre). Et je suis allé faire un tour du côté de l’adresse indiquée, sans trop d’espoir.

Quand j’ai appuyé sur la poignée, celle-ci a miraculeusement pivoté. Je me suis avancé dans le couloir. J’ai entrebâillé une porte qui menait à l’étage. Une voix m’a accueillie. Celle d’Hélène, qui assure la permanence du gîte communal (en lien l’association des amis de Saint-Jacques en Occitanie) en dormant une semaine sur place. Quelle cadeau ! Et quel plaisir de boire cette bonne soupe en écoutant ses histoires incroyables des pèlerins qui ont dormi ici : des Nord-Américains qui avaient traversé les Etats-Unis puis ont pris l’avion pour venir marcher vers Compostelle puis Rome. Cette autre pèlerine, qui a décidé de relier Compostelle à Jérusalem. Je me sens tout petit face à leurs parcours, mais je sais que, petits ou grands, nous appartenons à la même confraternité de la route.

« Bonjour ! »
Quand je marche, je salue toute personne que je croise. Les enfants sont les plus géniaux. Ils me regardent venir de loin, droit des les yeux et répondent à mon bonjour de façon sonore. Un délice !

Avec les adultes, en revanche, c’est plus mitigé. Certains me répondent d’emblée, d’autres me souhaitent un encourageant « Bonne route », accompagné d’un sourire. C’est simple, c’est chaleureux.

D’autres, en revanche, me regardent d’un visage inexpressif comme si j’étais invisible et qu’ils étaient sourds ; d’autres regardent subitement dans la direction opposée à la mienne pour ne pas croiser mon regard. D’autres encore, dans certains villages, referment leur porte sur mon passage ; ou me fixent en fronçant les sourcils puis détournent le regard.

D’autres, enfin, me suivent d’un regard  lourd et suspicieux qui me pèse sur les épaules : je suis l’inconnu, l’étranger, la menace. Alors je secoue la poussière de mes chaussures, et je poursuis ma route.

Sur le chemin, tout devient signe
Quand je marche, je me mets en mode réception, et non plus émission. Réceptif au vent, à la qualité du sol sous mes pieds, à la lumière, aux arbres, au vent. En lisant le monde qui m’entoure, je peux le relier à mes émotions, mes questions, mes quêtes plus intérieures.

Je me souviens des reflets luminescents de la rivière, qui s’écoule sous deux ponts.
Je me souviens de la joie musicale des cloches d’En Calcat qui ont orienté mes pas vers le monastère bénédiction alors que je n’étais pas sûr de la direction à prendre.
Je me souviens de ces innombrables feuilles, poussées par le vent, qui me dépassaient sur le chemin, comme des foules de lilliputiens exaltés et hilares, à l’heure de la récré.
Je me souviens de cet heureux escargot orange, taggé sur un pont, qui proclame : « Vivre libre ».

Be Sociable, Share!

Suivez le fil info du marcheur sur Twitter

Ce contenu a été publié dans Compostelle. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.