Comprendre ceux qui marchent vers Saint-Jacques-de-Compostelle

Le site de l’association Tranquilles sur le chemin de Tours vers Compostelle publie le texte de l’homélie de Mgr Albert Rouet, archevêque de Poitiers, à l’occasion de la fête de la saint Jacques.

Il médite sur la démarche de celles et ceux qui empruntent le chemin de Saint-Jacques, simples randonneurs ou pèlerins. Y a-t-il au fond une différence ?, pointe-t-il.

Extraits de l’homélie à la messe jacquaire, célébrée à St-Hilaire-de-Poitiers.

Donc en cette année Jacquaire, des dizaines de milliers de pèlerins confluent vers Compostelle et déjà l’interprétation de ce vaste mouvement crée des problèmes. Les uns y voient une démarche prioritairement chrétienne voire catholique une sorte de réaffirmation de l’identité présumée des premiers pèlerins. D’autres y recherchent une expérience spirituelle et enfin d’autres y font un voyage proche de la nature, loin de ce que l’on appelle une société de consommation.

Voilà qu’ici ou là, on commence à sentir, à travers ces interprétations, l’ébauche d’affrontements comme si une fois de plus ce que l’humanité était capable de produire de bon pouvait devenir la cause du pire. Dans cette Eglise où tant de pèlerins sont passés pour vénérer St Hilaire, venant du tombeau de St Martin à Tours et s’en allant vers Messire St Jacques, comment interpréter ce qui se passe sous nos yeux ? Comment comprendre aujourd’hui dans une demande chrétienne, cet élan auquel nous participons ?

On peut avoir toute la hauteur spirituelle que l’on veut, se priver de nourriture, de boisson, de logement et d’un peu de vêtement, la vie en est quand même compromise et la spiritualité avec. C’est-à-dire que nous vivons selon une opposition qui nous vient du 18ème siècle, nous vivons toujours dans l’ère des Lumières. Elles sont en train de craquer sous nos yeux, en particulier en recueillant l’agrément de courants catholiques qui pendant deux siècles les avaient rejetées.

Car c’est ce que disent les Lumières : pour obtenir la paix dans un état qui commençait à s’agiter considérablement, elles ont distingué entre le matériel et le spirituel, entre le temporel et l’éternel. Par conséquent, elles ont établi deux catégories de ce qui faut bien appeler des choses inconciliables. Cette division permettait d’abandonner aux hommes politiques, aux ingénieurs et aux techniciens la gérance du matériel et de laisser à ceux que plus tard Paul Valéry appellera les « spécialistes des choses vagues » ; le spirituel. Nous vivons toujours selon cette distinction.

Or cette distinction est fausse, elle est fausse quand elle est posée abruptement comme deux entités capables d’être tranchées au couteau. Quelqu’un qui n’est pas croyant et qui marche sur les pas de Saint Jacques uniquement parce que cela lui plaît et qui consacre les jours de sa retraite à soigner de vieux parents handicapés, peut-on dire purement et simplement qu’il est matérialiste ? Et quelqu’un qui exécute dans tous les sens du mot les devoirs religieux du dimanche matin (en cherchant la messe la plus courte !) peut-on dire qu’il a une dévotion spirituelle ?

Autrement dit, on découvre là (et c’est une caractéristique de l’Evangile) qu’être matérialiste ou spiritualiste ne sont pas deux attitudes assises, une fois pour toute, mais qu’elles désignent des relations à notre comportement. Nous sommes capables de mettre du plus grand que nous dans les réalités les plus ordinaires et dans notre travail. Et nous sommes capables de matérialiser même les réalités de notre foi. Etre matérialiste ou spiritualiste ne dépend pas simplement de nos arguments mais désigne fondamentalement notre attitude. (…)

Le Christ lui-même sait bien que comme il le dit dans saint Matthieu ; « Celui qui ne donnerait qu’un verre d’eau… « (10,42). Pour vous, pèlerins qui avaient sués sous les grandes chaleurs de la semaine dernière, un verre d’eau c’est énorme ! C’est rien mais il peut tout dire : l’accueil, la compréhension, le partage de la fraternité. Alors vous allez me dire : « Qu’est-ce qu’il y a de chrétien ? » (…)

Peut-on dire de quelqu’un, quelles que soient ses intentions affichées, quel que soit ce qu’il proclame ou refuse, mais qui parcourt des centaines de kilomètres, qui prend le temps qu’il pourrait passer dans une chaise longue les doigts de pieds en éventails, pour suer sur des routes pas toujours en bon état, qui ignore si le soir il sera reçu ou pas reçu, s’il y aura de la place au gîte, peut-on dire que c’est purement et uniquement matérialiste ? Peut-on dire qu’il n’y a aucune ressemblance entre ce que fait cet homme et cette femme, jeune ou moins jeune, avec l’attitude du Christ quand il est venu sur notre terre ?

Pouvons-nous oublier, nous croyants, que notre Christ a marché au point d’en être fatigué, de s’asseoir en plein jour et en pleine chaleur sur la margelle d’un puits parce qu’il ne pouvait pas aller plus loin ? Peut-on oublier que lui aussi n’a pas été reçu par tel ou tel village qu’il traversait ? Peut-on oublier que même des gens, qui objectivement refusent le Christ, lui ressemblent cependant parce qu’ils marchent et vivent comme Lui ?

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