L’obscène sur le chemin de Compostelle

Collégiale San Pedro de Cervatos, Cantabrie, Espagne, XIIème s. - (c)Claudio Lange

Collégiale San Pedro de Cervatos, Cantabrie, Espagne, XIIème s. - (c) Claudio Lange

Claudio Lange, artiste chilien et docteur en sciences religieuses, a réalisé un documentaire, l’ennemi à nu (diffusé en 2005 sur Arte), qui explore la statuaire romane à caractère « obscène » ou « pornographique » sur le chemin de Compostelle.  L’explication, présentée par Lange et d’autres historiens, est qu’il s’agit de propagande anti-islamique.

J’ai demandé l’avis d’Adeline Rucquoi, spécialiste de l’histoire de la Péninsule ibérique au Moyen Âge, directrice de centre d’études, de recherches et d’histoire compostellanes, et auteur de « Aimer dans l’Espagne médiévale, plaisirs licites et illicites  » (Belles Lettres, mai 2008). Voici sa réponse.


Quel est le sens des sculptures romanes plus ou moins pornographiques le long du chemin de Saint-Jacques et leur rapport avec la lutte contre l’Islam ?

Adeline Rucquoi : Nous avons publié, dans le nº 10 de la revue Compostelle, cahiers du Centre d’Études Compostellanes, en 2007, un article d’une jeune spécialiste en histoire de l’art, Inés Monteira, intitulé « La propagande contre l’Islam dans la sculpture romane du chemin de Saint-Jacques ».

Dans cet article, que je connais bien pour l’avoir traduit en français, Inés Monteira soutient effectivement qu’un certain nombre de thèmes – combattants portant des boucliers ronds et turbans ou utilisant flèches et massues, difformités monstrueuses, singes accroupis ou imitant l’attitude de prière des musulmans, etc. – fait clairement passer un message anti-islamique. Elle appuie sa démonstration à la fois sur les textes et l’iconographie.

Dans le nº 11 de la revue Compostelle, Cahiers du Centre d’Études Compostellanes, datée de 2008, un autre article, signé de Fernando Villaseñor Sebastián, l’analyse dans une perspective tout à fait différente [L’auteur évoque notamment une forme de mise en garde vis-à-vis des pèlerins qui prenaient le chemin pour des motifs étrangers à la piété ; il rappelle que la prostitution était très développée le long du Chemin et à St-Jacques même NDR]

En tant que spécialiste de l’Espagne médiévale au CNRS, qu’en pensez-vous ?

Pour ma part, je ne suis pas sûre que le « message » transmis par ces sculptures et ces thèmes soit spécifiquement anti-islamique. Dans la mesure où toute hérésie est l’oeuvre du Diable, et où l’islam est vu comme une hérésie – puisque né après le christianisme -, toute représentation du Mal ou du Malin peut être interprétée comme anti-islamique. Mais elle peut aussi être interprétée, par le prédicateur ou le pèlerin de mille autres manières.

Dans la vision du monde médiévale, la laideur extérieure correspond à la laideur de l’âme et la monstruosité au péché. Ces images devaient donc, sans aucun doute, pouvoir être « lues » de nombreuses façons, et, bien évidemment, aussi comme des représentations de Mahomet et de l’Islam, ou même du juif s’obstinant à rester juif. Elles sont foncièrement polysémiques.

Quels différents sens ces représentations peuvent-elles avoir ?

Dans une Espagne où juifs et musulmans sont tolérés, placés sous la protection directe du roi, autorisés à pratiquer leur religion et à posséder leurs propres magistrats, une iconographie directement et uniquement élaborée contre eux ne s’expliquerait pas. Jusqu’à l’extrême fin du Moyen Âge, en fait jusqu’aux Rois Catholiques, les chrétiens d’Espagne ont préféré le dialogue et la controverse publique, destinés à « convaincre », à « persuader », à « convertir », plutôt que la force.

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4 réponses à L’obscène sur le chemin de Compostelle

  1. Marcel Girault dit :

    Je suis irrité par l’interprétation « anti-islamique » de ces sculptures ! Où va-t-on chercher cela ?

    Nos églises sont peuplées de ces sculptures coquines qui nous font encore sourire ! Ce n’est pas vulgaire, ce n’est pas de la pornographie, c’est du vécu !Vouloir à tout pris tout relier aux Chemins de Compostelle a quelque chose de ridicule. Des sujets, « pornographiques » selon les uns, simplement « coquins » à mon avis, se rencontrent un peu partout.

    Que dire des représentation de la luxure : une femme se faisant téter les seins par deux crapauds tandis que des serpents… Il faut vraiment être en manque pour aimer ça !!! (chapiteau du cloître de Lavaudieu, Haute-Loire, près Brioude)

    A Langogne (Lozère), près du Pont Vieux, le « cagassou », un homme accroupi, les mains sur les genoux ne date que du début du XXe siècle. La légende raconte que celui qui le fit sculpter et poser sur le pignon de sa maison est mort dans sa vigne en cagassant. La vengeance divine, peut-être.

    A Luc (Lozère), à l’angle d’une maison de la grande rue, une statuette du 14e siècle dit-on, représente un autre homme accroupi dans la même position. Six siècle de constipation nous contemplent !

    A Chambonas (Ardèche, près des Vans), l’un des modillons de l’église romane, ayant appartenu à l’abbaye de Saint-Gilles du Gard, représente une belle paire de fesses que les mains écartent pour afficher un anus sans défaut. Là aussi, il ne faut pas chercher midi à quatorze heures ! On imaginera simplement de bonnes blagues de chantier, entre hommes. Qui n’a pas, surtout après trois ou quatre verres, dit quelques sottises du genre « t’as pas vu mon c../ ! » Mais le dire en sculptant c’est du grand art !

    Dans l’église de Mozac, le couronnement d’un pilier développe l’histoire de Jonas. Sur l’une des faces, les marins jettent à l’eau le malheureux Jonas qu’ils ont dévêtu. Celui-ci a la tête dans l’eau et ses fesses en l’air. Ajoutez que ce chapiteau est peint et que Jonas est d’un joli rose… Mais, par pudeur (???) cette scène ne pouvait être vue que par les moines. Aujourd’hui, elle fait bien sourire les visiteurs.
    On m’en a montré d’autres… mais cette énumération suffit.

    Celui qui vit dans la nature, ne voit rien de « pornographique » dans ces représentations. Je ne ferai pas les comptes des individus que j’ai surpris en train de « cagasser » dans la nature au cours de mes longues courses !

    De là à tenter vouloir charger ces sculptures d’un message, il y a une distance que je franchirai pas. Ce ne sont que de grosses blagues de chantier !

    Nota. Cagasser est une expression du Midi (Gard, Cévennes…). Il n’a pas d’équivalent en français. Il ne me semble pas nécessaire de traduire !

  2. guillaume dit :

    Si vous souhaitez avoir de plus amples informations et documentations sur le sujet, je vous invite à visiter mon site : http://hortusdeliciarum.free.fr.

    En effet, ce sujet est plus que vaste. Il prends son sens souvent par son contexte (iconographique, sociologique, historique…) local. Mais, il y a quelques grande tendance qui se dégage : art obscène (et non pornographique ou érotique du fait de l’étymologie connotée de ces 2 termes) est à relier aux traditions païennes (arts et croyances), aux traits d’esprits (humour, insulte…), à une défiance de l’étranger (en religion ou en terme de rapport ethnique), à un signe de figuration du péché… Donc il y a une polysémie comme toujours dans la statuaire romane. Donc on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’un art foncièrement anti-islamique ou anti-juif. Il y a même dans cet art des vertus apothropaïque et didactique. C’est à la fois un art du mauvais oeil (mal occio) issu de la sphère païenne (romains, celtes…) et une source d’enseignements (image du péché ou de ce qui dévie du chrétien). Mais aussi, il s’agit de l’image du monde, de ces peuples, de ces croyances, de ces superstitions récupérés et assimilé par le religieux via le grotesque, la monstration ou le message didactique reliant marcolfus au spinario, David au libidineux, mais aussi Vénus au bain ou à sa toilette avant de devenir Sainte Vénisse puis Sainte Agathe… et enfin la mandorle et la croix à des figures de la génération.

  3. meaudre dit :

    Bonjour
    je suis à la recherche de culots ou de modillons sculptés représentant une paire de fesses, comme celui de Chambonas. Pour l’instant ma collection ne comporte que 5 exemplaires que je peux vous transmettre si vous voulez.
    merci de m’aider à trouver

  4. jack82 dit :

    Ce n’est pas de baver de sueur, pour parler de çà ici, tous les pélerins le savent.
    parlez autre choses, que des sculptures obcénes des églises.
    Dtes que l’on récite le chapelet, quand on n’a plus rien a faire que de mettre les pieds l’un devant l’autre.
    Récitez un chapelet a toutes les croix sur le chemin celles au moins où des petites pierres sont déposées.
    Quand je l’ai fait, amussez vous-y, c’est trés occupant mentalement et au bont de 20 jours, uniquement 20 les recherches, a ne pas chercher, deviendrons dans l’oublie un bon moment utile

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