Méditation 2/2 : « Je marche ! »

Plage de Plovan, Pays Bigouden, Breizh, France, Octobre 5, 2007. (c) Les Empreintes par Magali Deval

Voici la deuxième partie de mon coup de coeur : une autre méditation sur la marche de Geneviève Esmenjaud, psychothérapeute et enseignante de la méthode Vittoz.

« ça marche ! », s’exclame le technicien devant le mouvement de l’objet qu’il a conçu et fabriqué, qu’il peut mettre en branle, réguler, arrêter : il en a la maîtrise. Et l’être humain marcheur, dit avec émerveillement non pas « ça marche », se croyant un objet, mais « je marche ! », dans la conscience de sa libre décision de cette activité. Sent-il qu’il peut mettre en mouvement, réguler, arrêter ? Mais que sent-il vraiment ? Quel sensation éprouve-t-il dans le simple et élémentaire geste de marcher ? Il faut peut-être la vue d’une personne handicapée pour – un bref instant – apprécier sa propre capacité… Mais c’est juste une idée, brève.

Qui apprécie, qui se donne le temps d’apprécier à chaque pas la solidité du sol ? S’il est glissant, marécageux, vite on est sorti… Que ce serait bon, néanmoins, de faire dure le plaisir de sentir toute la plante de chaque piedse poser en se déroulant du talon aux orteils : mon pied n’est pas une planche ! Sentir mon pas comme si je marchais dans le sable, imprimant ma trace. Alors, c’est chaque pied, en alternance, que l’on sent se poser, révélant chaque jambe bien articulée à la hanche. Et toujours l’équilibre restauré à chaque déplacement, sans être le héron se tenant sur une patte !

Il y a tant à découvrir:  le rythme entendu grâce au bruit de ses pas, et la possibilité de le modifier selon l’état ou la situation : rapide (qui n’est pas la course) ou calme (qui n’est pas traîner) ; puis la solidité : depuis le sol jusqu’au port de la tête et le milieu de la juste cambrure. Et si la tête est bien d’aplomb, elle permet la vue large de tout le champ visuel : à la fois la droite et la gauhe, l’endroit où poser chaque pied, l’autre qui vient en sens inverse, la voie qui se découvre, le but où diriger ses pas, et le rythme ajusté.

J’apprends alors que c’est moi qui dirige : avant de déclencher le premier pas, de là où je suis, je fixe – d’après ce que je vois et non d’après ce que j’imagine – le point précise où je décide d’aller : j’y vais… j’y suis… c’est le repos, le temps de souffler. Que ce sera bon pour une promenade, et pourquoi pas, pour toute activité de pouvoir alterner les deux temps : de marche et de repos. Et si j’apprends ainsi la commande de mes pieds et de mes pas, c’est en même temps celle de la marche de mes pensées et de mes émotions que je m’entraîne à ne plus subir mais à réguler comme bon me semble.

Une découverte se propose alors : la pensée, ainsi dégagée de ses agitations, se laisse moduler sur le rythme de mes pas, elle devient souple et claire, et les mots se ponctuent sur le rythme des pas.

Une autre découverte encore est possible : en se déplaçant, si peu que ce soit – même deux ou trois pas –  dans son séjour, son bureau, son jardin, tout lieu où l’on va souvent par habitude, on constate que le moindre changement de place change notre point de vue : voir, ou même entendre, autre chose que le banal habituel : quel renouvellement de nos opinions, de nos jugements, de notre fonctionnement mental, de nos routines. Oui, c’est pareil et cela semble neuf.

Ce n’est plus le rêve ou l’envol idéologique qui se propose aux projets à concevoir et décider, mais c’est la mesure de l’homme qui donne les repères. Il est humble : ses pieds et ses pas, comme ses pensées, restent au contact de l’humus, de son humilité d’humanité, maîtresse de sagesse et chemain vrai de vie.

Geneviève Esmenjaud

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