Qui suis-je ?

Je m’appelle Gilles Donada. J’ai 41 ans. Je suis marié et père de deux enfants (une fille née en 1993, un garçon en 1996) et je suis journaliste, chef du service web  pelerin.info  (le site de l’hebdomadaire Pèlerin).

Comment j’ai eu la révélation de la marche

Jusqu’à 38 ans, la marche m’était étrangère. Je trouvais ce moyen de locomotion lent et fastidieux. Le marcheur était une étrange créature que j’avais croisée une fois dans mon enfance. Je me souviens. Nous étions à bord de la Renault 16 familiale qui nous emmenait vers les Alpes Martimes. A travers les vitres dégoulinantes de pluie défilait un paysage morne et plat.  Nous avions quitté l’autoroute pour emprunter quelques départementales.  A travers le pare-brise, balayé par les essuie-glaces, est apparu, au détour d’un virage, une forme indistincte se mouvant au bord de la route.

Il s’agissait de deux marcheurs, séparés de quelques dizaines de mètres, qui avançaient têtes baissées contre le vent et la pluie, le poncho en bataille. Je me demandais d’où ils venaient. Je ne savais pas où ils allaient. Nous les avions rapidement dépassés. Le front appuyé contre la vitre, je considérais le bord de la route qui défilait sous mes yeux et je pensais : « Dire qu’ils verront cela dans plusieurs heures ! ». Ces marcheurs m’avaient semblé un peu fou, et cette folie m’a séduit. Cette rencontre impromptue a laissé en moi un saveur d’aventure, comme un sillage menant au grand large.

J’ai découvert la marche en 2006 en me lançant avec une ami d’enfance, Emmanuel,  sur le chemin de Compostelle par la via Turonensis (via de Tours) que nous parcourons de façon fractionnée, environ deux fois par an. A ce jour nous avons parcouru plus de 500 kilomètres et nous nous trouvons à proximité de Saintes.

En novembre 2008, je suis parti marcher seul sur le chemin de saint Gilles (appelé aussi chemin de Régordane) entre le Puy-en-Velay et Saint-Gilles du Gard. Depuis que j’ai fait ces premiers pas, je suis tombé en amour (comme disent les Québecois) avec la marche.

Ce que la marche m’a enseigné

Comparé à celles et ceux qui ont parcouru des milliers de kilomètres, je ne reste qu’un tout petit marcheur. Quoique très limitée, l’expérience de ces premiers pas m’a dévoilé certaines vérités que j’aimerais évoquer ici :

La marche  m’a mis en contact avec moi-même. Je me rappelle notamment de cette étape mémorable lors de notre première étape de trois jours entre Arpajon et Artenay. Le troisième jour nous avions plus de 40 Km à parcourir et je n’avais jamais effectué une telle distance à pied de ma  vie. Je ne savais même pas si j’allais y arriver !

En partant un peu avant 6h, j’avais une boule dans le ventre. Nous nous sommes séparés avec mon ami car lui, en meilleure condition physique, marchait plus vite que moi. Après deux heures de marche, j’ai mal lu une indication et je me suis trompé de chemin. J’ai fait un détour de 3 Km supplémentaire, horreur ! Je luttais contre le sentiment de panique qui m’envahissait : 43 Km, je n’y arriverai jamais ! Je me suis appliqué à me fixer comme objectif le village suivant, sans penser à la suite de la route.

Dès que j’y entrais, j’embrassais le panneau en me prodiguant – pour la première fois de ma vie – des paroles de félicitations et d’encouragements. Sur la route, constituée de champs et de départementales, j’ai chanté, j’ai hurlé, j’ai pleuré, j’ai prié à tue-tête. Après douze heures de marche, je suis arrivé à Artenay en claudiquant, hagard mais heureux. Et si fier et reconnaissant !

La marche me remet les pieds sur terre. C’est le pèlerin Joël Gaillard qui m’a dévoilé le charisme propre de la marche. Quand on court, m’a expliqué cet ancien athlète de 400 mètres haies, arrive un moment où nos pieds ne touchent plus terre, à la différence de la marche qui nous garde les pieds toujours en contact avec le sol. La marche me remet à l’endroit : elle m’évite de marcher sur la tête et me remet les pieds sur terre !

Quand je marche, je me sens immensément libre. Dans mon sac à dos, j’ai de quoi manger, dormir, me vêtir. J’ai mes pieds pour avancer. Le simple nécessaire. Le nécessaire simple. Rien ne me manque.

Quand je marche, je découvre mon pays, la France. Parisien de naissance, je n’ai pas de terre d’appartenance. Je ne me sens enraciné nulle part. En parcourant notre pays à pied, j’ai découvert sa réalité (et souvent sa beauté) :  ses villages, ses hameaux. J’ai rencontré ces familles qui vivent en pleine campagne à des kilomètres du premier bourg. J’ai mieux compris ce que c’est que de vivre en France.

Quand je marche, j’entre en dialogue avec la nature et le Créateur. Sur la voie de Tours, je me rappelle m’être arrêté à  l’aube, le souffle coupé, en contemplant le spectacle inconnu de la terre retournée par les tracteurs : des champs fumant, comme une chaude matrice. Sur le chemin de saint Gilles, je me rappelle de ce troupeau de collines interprétant toute la gamme des couleurs automnales. Qui contemple la nature, contemple l’oeuvre de Dieu, et donc Dieu lui-même, qui est encore plus beau que cette admirable nature. C’est le bonheur simple et profond du marcheur que d’avoir Quelqu’un vers qui se tourner -  l’auteur de ce chef d’oeuvre – pour lui dire : « Merci ! »

Quand je marche, même seul, je ne sens jamais seul. Je me sens plein, plein d’une présence douce et rassasiante. Je marche seul sans éprouver la solitude.

Quand je marche, je découvre le sens du mot confiance et hospitalité. Sur le chemin de saint Jacques, nous sommes accueillis par des anciens pèlerins ou des responsables de gîtes. J’ai découvert sur le chemin de saint Gilles une autre harmonique du mot hospitalité : je ne réservais pas pour le soir. Quand j’arrivais dans un village, je demandais où je pouvais être hébergé. Je ne me suis retrouvé qu’une fois à l’hôtel… Dans nos vies trop organisées et cadrées, l’imprévu est synonyme de désordre, de menace, de danger potentiel. Sur la route (c’est là mon expérience jusqu’à ce jour)  l’imprévu est bienveillant, c’est la rencontre, la bonne surprise, l’émerveillement.

Une anecdote : une fin d’après-midi, j’arrive dans un village qui ne dispose, d’après le topo guide, ni de gîte, ni d’hôtel. En entrant dans le village, je commençe à jeter des coups d’oeil à droite, à gauche pour repérer un endroit (grange ou hangard) où je pourrais passer la nuit. Arrivé au niveau de l’église, je décide de gravir les quelques marches pour voir si elle est ouverte. Bonne nouvelle, elle l’est. J’ai à peine fait un pas  à l’intérieur que  je ressens tout de suite une chaleur accueillante m’indiquant que le bâtiment est chauffé.  Alors que mes yeux s’accoutument à la pénombre,  j’aperçois une demi-douzaine de têtes chenues, regroupées près du choeur et tournées vers moi. J’avance et me présente. Ces dames m’expliquent qu’elles font partie d’un groupe qui prie le chapelet une fois par mois. Et je tombe juste le jour et à l’heure pile où elles se réunissent ! Elles me proposent de rester prier avec elle, ce que je fais, bien volontiers. A la fin, alors que tout le monde se lève pour quitter l’église, je les interroge sur les possibilités d’hébergement… « Malheureusement, me disent-elles, il n’y a rien de tel ici… Mais, ajoute l’une d’elle, il y a peut être une solution… ». Quelques minutes plus tard, cette charmante dame, qui se révèle être une religieuse, revient avec une clef des locaux paroissiaux voisins qu’elle me remet pour la nuit.

Quand je marche, je fraternise. Quelle facilité de contact quand on croise d’autres marcheurs, les rapports sont simples, directs, chaleureux. Je me rappelle de ce pot pris après une journée de marche sur la place de saint-Jean d’Angély avec un couple et un autre pèlerin. On aurait dit de vieux copains !

Fin juin 2009, je suis parti pour la première fois, marcher 3 jours avec mes enfants pour leur faire partager ce qui me rend heureux, sur la voie d’Arles vers Compostelle. La difficulté est de choisir des distances courtes (moins de 20 km) pour leur donner le goût sans les dégoûter ! Nous avons dormi à la belle étoile et dans un gîte. Nous avons rencontré des pèlerins japonais, tchèques, italiens… A notre retour, mon fils m’a demandé: « Quand est-ce qu’on repart ? ». Ma fille aîné,  a aimé l’expérience mais a souffert en route (elle a été victime d’une très grosse allergie purulente).

Voici ce qu’elle a écrit (Emma, 15 ans) : « Comme si des millénaires s’étaient écoulés depuis notre arrivée, je regarde paisiblement le jeu d’eau de la fontaine. Assis à la table du café, nous attendons encore et encore l’arrivée de notre sauveur [Nicolas, un ami qui nous rapatrie d'urgence sur Montpellier car Emma ne peut plus marcher NDR]. Les pieds enflés et douloureux, je sens cette exténuante chaleur m’abattre. La matinée fut pourtant bonne. 17 Km parcourus fièrement. Des paysages magnifiques. Le sentiment incroyable de se sentir si faible mais si puissant à la fois. Les pieds qui brûlent. Les embûches. La vitesse de la marche qui augmente au fur et à mesure des jours. Chaque kilomètre parcouru est une victoire la fatigue, la sédentarisation. L’immensité de la terre prend son ampleur. Les perspectives sont enfin humaines. »

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