Julia Gaubert et Mathieu Sabourin suivent à pied une diagonale européenne de 7000 km

Juin 2013, entrée en Lituanie, leur troisième pays traversé © europedespetitspas.com

Quand j’ai joint  hier, dimanche 9 février, par téléphone Mathieu Sabourin (28 ans) et Julia Gaubert (29 ans) , ils s’accordaient leur pause hebdomadaire à proximité de Castres (Tarn). Leur hébergement était assuré par un couple d’Anglais, membre du réseau d’hébergement international Couchsurfing, auquel ils ont régulièrement recours.

Malgré les caprices de la communication, j’entendais dans leur voix l’énergie, la joie, la confiance que le chemin transmet à ceux qui le parcourent. Avec 4644 km dans les pieds, ils envisagent avec sérénité le reste de leur trajet à travers l’Espagne et le Portugal. Ils ont quitté Tallinn (Estonie) le 30 mai 2013 et progressent à raison de 25 km par jour (soit 7 à 8 h de marche). A leur arrivée, en juin prochain à Lisbonne,  ils totaliseront 7000 km !

L’itinéraire de ce couple de Montpelliérains, baptisé « l’Europe des petits pas », suit une diagonale entre le Nord et le Sud de l’Europe — Un moyen privilégié d’aller à la rencontre de l’Europe réelle. Cette réalité européenne qu’ils abordent déjà par leur métier. Mathieu travaille comme consultant en politiques publiques et participe à la gestion et à l’évaluation des programmes européens. Julia vient de soutenir une thèse en droit au centre européen et de recherche en droit de la santé.

Equipés de tablettes (c’est plus léger qu’un ordinateur) ils peuvent consulter leur mail, alimenter leur blog et leur page Facebook. Grâce à elles, Mathieu a pu se mettre à jour de ses classiques en écoutant les livres audio d’Alexandre Dumas, de Proust, de Victor Hugo… Tandis que Julia se branche sur les podcasts d’émissions de… voyage.

Ils ont accepté de répondre à mes questions sur la façon dont ils vivent l’un et l’autre ce périple.

Ecoutez ma chronique radio sur RCF (5’50 mn) sur le périple de Mathieu et Julia.

Blog des marcheurs : Aviez-vous déjà marché ensemble ? 

Julia : Oui, mais pour des durées ne dépassant pas une semaine. Nous avons marché tous les deux sur la voie du Puy-en-Velay vers Saint-de-Compostelle, sur le chemin de Stevenson et sur les sentiers des douaniers.

Chez qui êtes-vous hébergés ? 

Julia : Nous utilisons le réseau de coachsurfers. Nous allons aussi souvent frapper aux portes des habitants. L’été, nous leur demandions si nous pouvions nous installer dans une grange ou planter notre tente dans leur champ. Nous frappons à la porte des églises. Les prêtres nous donnent leur accord pour dormir dans leur salle de catéchisme. En France, nous avons un réseau d’amis qui nous accueille. Il y a aussi l’hôtel, pas plus de deux fois par mois pour des questions de budget.

Couchsurfing rural en Slovénie, Julia apprend à traire les vaches © europedespetitspas.com

Quels sont les souvenirs d’hospitalité les plus marquants ? 

 Mathieu : C’est difficile de choisir car chaque accueil est particulier. J’ai le souvenir de ce troisième jour de marche en Estonie dans une campagne très pauvre. Nous n’avions nulle part où dormir. Nous avons croisé un groupe d’ouvriers qui discutaient en buvant de la vodka. Un garçon nous a conduit chez lui : une sorte de hangar, fait de bric et-de-broc, sans eau, ni électricité. La femme qui l’habitait nous a montrer le potager qu’elle cultivait. Malgré la barrière de la langue, nous avons vraiment passé une très belle soirée.

Julia : Je me rappelle de la première fois où nous sommes allés frapper à la porte de l’habitant. Nous étions en Pologne. Il faisait plus de 40 degrés, il n’y avait aucun arbre (nous nous levions alors à 4h du matin et marchions jusqu’à 11h). Nous ne pouvions absolument pas dormir dehors. Nous sommes tombés sur un jeune prêtre, Pavel, qui fumait des cigarettes et buvait des bières. Il s’entendait très bien avec les jeunes du village. Il nous a cuisiné des pizzas !

D’autres moments forts ? 

Julia : Oui, la rencontre de cette paysanne, dont les enfants ne voulaient pas reprendre l’activité de la ferme familiale, qui m’a appris à traire une vache.

Mathieu : Notre arrivée au sommet des Carpates. Jusque-là nous avions parcouru 2500 km sur du plat. Nous sommes arrivés aux pieds de cette chaîne de montagne haute comme les Pyrénées…  Quand nous avons atteint le sommet, c’était très fort :  la vue était magnifique, nous voyions loin ; nous avions l’impression d’apercevoir chez nous !

Avez-vous connu des moment difficiles, de peur, d’abattement ? 

Mathieu : Le 5ème jour de marche, j’étais sale, j’avais plein d’ampoules et je me suis dit : « Il nous reste 6880 km à parcourir, est-ce qu’on va y arriver ? » Une fois passé le cap des 1000 km, je suis devenu serein.

Julia : Depuis que nous sommes arrivés en Italie et en France, la saison de la chasse est ouverte. Ça tire dans tous les coins. A plusieurs reprises, nous nous sommes retrouvés au milieu de battues. Les chasseurs n’ont pas l’habitude de croiser des randonneurs en plein hiver. Les jours de chasse, nous empruntons les routes goudronnées plutôt que les sentiers de randonnée.

Qu’est-ce que le chemin vous a fait découvrir l’un sur l’autre ? 

Mathieu : Pour partir ainsi et  être ensemble 24h  sur 24h , il faut déjà être assez proche. Ce voyage nous rapproche davantage, il renforce nos liens. Nous nous comprenons mieux. Et cela confirme toute les choses magnifiques que possède Julia  — et ses défauts aussi (rires).  Durant la journée, nous avons aussi trouvé un rythme : on discute beaucoup les deux premières heures, puis chacun marche en solitaire, nous nous retrouvons quelques heures avant la fin de l’étape.

Julia : On nous pose souvent la question : « Vous arrivez à vous supporter ? ». Certains de nos hôtes nous disaient même : « Moi, je ne pourrais jamais faire ça avec ma femme ! »… Le Mathieu avec lequel je marche est fidèle au Mathieu que je connaissais avant de partir. Sur le chemin, on se parle, on s’explique, on se livre davantage. On apprend aussi à faire des efforts pour maîtriser ses humeurs et s’adapter aux émotions de l’autre.

Cette marche a-t-elle une dimension spirituelle ? 

Julia : Cela fait dix ans que je me pose la question ! Sur le chemin, il y a une dimension qui nous transcende et une force qui nous dépasse.

Mathieu : Je suis agnostique. Quand je marche, je suis seul face au monde, face à quelque chose de plus grand que moi.  Ce voyage a fait grandir ma  foi et mon amour dans l’Humanité.

Janvier 2014, dans les Alpilles, pas très loin des Baux de Provence © europedespetitspas.com

Sur votre sac à dos, Julia, est suspendue une coquille Saint-Jacques, à quoi correspond-elle ? 

Julia : C’est une femme qui me l’a confiée car elle rêverait d’aller à Saint-Jacques de Compostelle. Nous ne passerons pas par Saint-Jacques, mais je lui ai promis qu’elle nous accompagnerait tout le long du chemin. J’ai moi-même débuté la marche sur le chemin de Saint-Jacques (la voie du Puy-en-Velay) à l’âge de 15 ans en compagnie de sept ami(e)s. Nous nous retrouvions chaque année pour marcher 15 jours. Nous sommes arrêtés à Pampelune quand nous avions 19 ans. Un jour, peut être, je ferai la suite…

Et ce grand parapluie ? 

Julia : Pendant les trois premiers mois, j’ai utilisé une pèlerine (poncho), mais j’étais systématiquement trempée lorsqu’il pleuvait. En Slovénie, j’ai décidé d’acheter un solide parapluie, ce qui a fait se moquer Mathieu, adepte de l’ultra léger. Cela me sauve, même les jours de grand vent. Il est même devenu une source d’inspiration pour les enfants d’une école de Cherveux (dans les Deux-Sèvres), qui nous suivent pour apprendre la géographie. Ils vont rédiger des contes mettant en scène ce parapluie. Le plus drôle, c’est que Mathieu a fini par s’en acheter un il y a trois jours !

 Quelle Europe avez-vous rencontrée? 

 Julia: On fait souvent l’amalgame entre l’Union européenne, qui est une institution, et l’Europe à construire. J’ai été frappé par la fracture criante, sur le plan culturel, économique, social, entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest. A un moment donné, nous avons marché sur un chemin qui serpentait entre la Hongrie et l’Autriche. La différence était frappante. Beaucoup de Hongrois vivaient en Autriche, et les jeunes que nous avons rencontrés parlaient tous anglais et rêvaient de faire leur vie en dehors du pays.

Mathieu : L’Europe, c’est une réalité historique mais elle reste à bâtir. Elle réunit de gens qui veulent s’unir pour un projet commun, mais cela ne concerne qu’une partie des populations. A l’Est, il y a une véritable envie de s’intégrer à l’Europe : les Pays Baltes pour échapper à l’emprise de la Russie ; les autres pays de l’Est pour accéder à la richesse et avoir le droit d’y circuler librement.

Et les Français comment sont-ils perçus ? 

Mathieu : Dans les Pays Balte et en Pologne, les habitants sont très francophiles. Ailleurs, les Français sont souvent perçus comme un peuple arrogant, qui n’aime pas trop accueillir les étrangers (et ne fait pas d’effort pour parler anglais). Mais tous reconnaissent que notre pays est magnifique !

Que représente pour vous la marche ? 

Julia : Pour moi, la marche m’apprend à vivre dans l’instant présent.

Mathieu : La marche, c’est un acte de liberté. Liberté d’esprit : notre esprit est disponible pour vagabonder. Liberté de mouvement : avec nos deux pieds et notre sac à dos, nous pouvons aller là où nous le voulons.  La marche permet aussi de prendre confiance en soi. Petit pas après petit pas, on se rend compte qu’on est capable d’accomplir des choses qu’on n’imaginait pas. Cette confiance permet d’aborder avec sérénité plein d’autres aspects de notre vie.

Comment envisagez-vous votre retour ? 

Mathieu : Le jour où nous sommes partis, nous savions que le voyage se terminerait… J’aspire désormais à un équilibre plus grand entre notre vie personnelle et professionnelle.  Plutôt que de mettre de l’argent dans le dernier modèle de voiture, on préférera le consacrer à un nouveau projet de voyage. sans, pour autant, vouloir nous installer dans un coin perdu pour élever des chèvres au sommet d’une montagne !

Julia : Plus le temps passe, plus nous pensons à l’après, sans avoir hâte d’y arriver. A notre retour, nous allons largement nous consacrer à la réalisation d’un documentaire audiovisuel sur notre périple, que nous aimerions présenter, notamment dans des festivals du voyage.

Recueilli par Gilles Donada/Blog des marcheurs

► Leur site : www.europedespetitspas.com
► Leur page Facebook

 

 

 

 

 

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4 réponses à Julia Gaubert et Mathieu Sabourin suivent à pied une diagonale européenne de 7000 km

  1. Antoine dit :

    Merci pour cette merveilleuse découverte. Cela fait plusieurs années que je nourris également un projet de traversée européenne mais j’avais songé à une autre diagonale. Plutôt en direction d’Istanbul, la porte de l’Asie. Je raconte sur mon blog une partie du voyage que je viens d’effectuer vers Compostelle, une sorte de mise en bouche teintée de joie et de spiritualité. L’exemple de ces marcheurs aux « petits pas » est très inspirant.
    Merci également pour votre blog et vos chroniques très dégourdissantes.

    • Gilles dit :

      Je vous remercie de votre commentaire, Antoine. Et je vais aller regarder votre blog. N’hésitez pas à contacter Mathieu et Julia si vous avez besoin de réfléchir avec eux. Bonne route !

  2. Chene Jérôme dit :

    Nous sommes le 12/02 et je viens de voir le soir 3 avec le reportage sur Mathieu et Julia (tout d abord bravo ) .je suis basé au portugal et si ils ont besoin qu ils fassent signe.
    Encore une fois bravo et bonne marche

  3. Lucas dit :

    j’adore vos aventure et j’adore vos histoire aussi , je vous souhaite une bonne continuation rempli d’aventures 😀

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