Quand marcher est « un art et une joie »

Sur son blog, le Suisse Jacques Perrin, publie une critique enlevée du dernier et excellent livre du philosophe Frédéric Gros, « Marcher, une philosophie » (éd. Carnets Nord).

Extraits de l’article : « L’art et la joie de marcher », sur Mille Plateaux, le blog de Jacques Perrin.

Marcher, autant un mystère qu’une évidence, fait partie de nos privilèges oubliés et de nos joies. Des traités, on en trouve sur tous les sujets. Y compris sur la marche. Tel l’allègre Traité de la marche en plaine de Gustave Roud.

Professeur de philosophie à Paris XII, spécialiste de Foucault, Frédéric Gros est un marcheur érudit. Il vient de publier Marcher une philosophie, un livre passionnant que l’on lit volontiers d’une traite, dans la foulée. Pour le reprendre ensuite et le savourer, page après page, en prenant son temps.

« Une dernière source d’énergie, après le coeur et la Terre, ce sont les paysages. Ils appellent, ils mettent en demeure le marcheur : il est chez lui… »

Après un bref préambule, « marcher n’est pas un sport » où il définit les conditions de la marche (« l’intensité du ciel, l’éclat des paysages ») et la liberté suspensive qu’elle met en jeu, Frédéric Gros fait retour, comme on reviendrait sur ses traces, sur quelques grandes figures de penseurs et d’écrivains chez lesquels les liens de la marche, de l’écriture et de la rupture furent indissolubles. […]

Intercalés au milieu de ces épisodes des grands marcheurs, les thèmes liés à la marche sont abordés, telles des îles lointaines, par Frédéric Gros : dehors : lenteur ; solitudes ; silences et éternités.

Parce que quand on marche, on est « forcément » jeté dehors, dans cette demeure ouverte, plurielle, du monde ; on renoue avec une des choses les plus sérieuse de ce monde : la lenteur où le temps et l’espace s’ajustent l’un à l’autre, à la perfection.

« C’est un des secrets de la marche : une approche lente des paysages qui les rend progressivement familiers. C’est comme la fréquentation régulière qui augmente l’amitié. »

Solitudes et silences sont au pluriel car, à travers la marche, ceux-ci contiennent tant de modulations, tant de présence que l’on n’est jamais si seul ni si silencieux qu’on puisse en être effrayé.

Et puis, il y a l’éternité. Ou, là aussi, les éternités, ce « feu brusque du temps qui s’enflamme », cette intensité du regard et de la présence au monde. L’utilitarisme se fourvoie : le monde ne m’appartient pas : c’est moi qui suis inscrit en lui, qui suis porté par son énergie.

A cet égard, le chapitre consacré à Henry David Thoreau, « la conquête du sauvage » mérite un intérêt particulier. La vision de ce penseur naturaliste, autre grand marcheur, et sa critique radicale de la société du dix-neuvième siècle, obnubilée par le productivisme, a eu une influence profonde sur certains courants de notre époque. Chris McCandless, l’antihéros de Into the wild, était un de ses lecteurs… […]

L’univers balisé de la jungle urbaine, la marche fonctionnelle. « Chacun veut aller vite et l’autre devient un obstacle sur son chemin. La foule transforme immédiatement l’autre en concurrent. »

L’homo viator, le pèlerin de Dieu, ceux qui se rendent à St-Jacques de Compostelle, les gyrovagues aussi, sont évidemment attendus dans le paysage. Ils sont essentiels et notre auteur leur consacre un chapitre.

C’est avec le chemin, souligne le médiéviste Bédier, que les choses commencent à prendre forme : le poème, le récit, l’épopée. Notre littérature.

Marcher, une philosophie est un livre ouvert, pluriel, à multiples entrées. Dans ce périple des rythmes, des mots, des pensées et des paysages, F. Gros croise d’autres cheminements, le bouddhisme avec le Kailash, les Aztèques avec les Huichols et, bien sûr, les fameux satygraha du Mahatma Gandhi dont la marche du sel.

Des oublis ? Oui… Nécessaires tant le sujet est inépuisable. Par exemple, la marche ultime, hallucinée, d’Hölderlin de Bordeaux vers le pays natal…

Combien de jours nous reste-t-il à marcher, quel chemin à parcourir encore ? Tout ce qui reste à expérimenter, à écrire, à penser, à vivre joyeusement ! […]

D’autres références

Maurice Chappaz, la Haute Route, B. Galland
Bruce Chatwin, Anatomie de l’errance, Poche
Patrick Cloux, Marcher à l’estime, Le temps qu’il fait
Jacques Lacarrière, Chemin faisant, Poche
Kenneth White, l’Esprit nomade, Poche

Et aussi les œuvres de Nicolas Bouvier, Ella Maillard…

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