Sexe, drogue et marche à pied (sex, drugs & walking)

Mes flâneries de fin de semaine m’ont conduit au Festival America, organisé par la ville de Vincennes. Ce festival, dédié à la littérature nord et sud-Américaine, fête ses dix ans.

L’ambiance est dépaysante. Dans les rues, les accents latino et états-uniens s’entre-mêlent. On peut s’immiscer dans une discussion entre écrivains, sur un coin de trottoir.

L’un des ateliers auxquels j’ai assisté était consacré à la revue littéraire The Believer, créée à San Francisco en 2003.

Elle est aujourd’hui éditée en France sous la forme d’un trimestriel, par les éditions Inculte et diffusée par Actes Sud (le genèse de l’édition française, sur le site du Magazine littéraire)

Vendela Vida, l’une des cofondatrices de la revue, était accompagnée de Jérôme Schmidt (le patron des éditions Inculte), pour parler de  cette revue — qui a foi dans les auteurs et les écrivains, d’où son titre — et qui revendique une liberté de ton, de format, de graphisme. Bref, un bel et pénétrant objet ludique ! On y parle de livres récents ou anciens, sans se préoccuper de la longueur des textes. Chaque couverture est confiée aux bons soins du célèbre illustrateur et auteur de BD Charles Burns.

The Believer attire les grandes plumes :  « De Paul Auster à Haruki Murakami, en passant par Don ­DeLillo, William T. Vollmann, Bret Easton Ellis ou Jonathan Franzen  ; des dessinateurs comme Chris Ware, Tony Millionaire, Daniel Clowes  ; des cinéastes allant de David Lynch à Gregg Araki ou David Cronenberg  ; des musiciens tels que Bob Dylan, Billy Corgan, Brian Eno », souligne le site français.

The Believer connaît un joli succès : chacun des neuf numéros par an est diffusé à 15 000 exemplaires. Un taux de diffusion qui résiste admirablement à l’érosion, souligne avec envie Jérôme Schmidt.

Les bureaux sont installés dans un quartier populaire (à Mission) de San Francisco. Leurs locaux abritent des ateliers d’écriture et de soutien scolaire pour les jeunes en difficulté. Les fondateurs revendiquent le choix de mêler activité littéraire et activisme social.

Dans la dernière livraison du Believer traduit en français, on peut lire une jubilante correspondance entre deux écrivains britanniques, qui partagent un goût prononcé pour la littérature, la drogue, le sexe… et la marche à pied (« Will Self en discussion avec Geoff Nicholson« , pages 35 à 43, Le Believer, été 2012).

Geoff Nicholson, qui a écrit The Lost Art of Walking (« L’art perdu de la marche », non traduit en France), vit à Los Angeles, la ville la plus inhospitalière pour les marcheurs : tous les déplacements s’effectuent en voiture et beaucoup de routes n’ont pas même de trottoirs (il raconte l’anecdote d’une marche cauchemardesque le long de Laurel Canyon Boulevard). Ce qui n’empêche pas Geoff de marcher 15 à 25 kilomètres par jour !

Son correspondant, Will Self, marche et écrit. Il publie le compte-rendu de ses pérégrinations dans le quotidien The Independent et dans la revue Psychogeography.

Dans leur long échange, j’ai trouvé des pépites sur la marche à pied  qu’ils comparent avec leur expérience de la drogue et du sexe. Un rapprochement aussi rare que passionnant !

Pour Will Self, la marche lui procure des sensations proches de celles de la drogue (pp. 36-37), mais ses valeurs s’opposent à celles de la toxicomanie.

— « La marche est très expansive — tout le contraire de l’addiction.
— la marche parle de soi-dans-le-monde quand l’addiction parle de retrait hors du monde.
— la marche (…) parle de l’ouverture aux vicissitudes, à la perte de contrôle — là où l’addiction est une affaire de contrôle extrême (…).

Néanmoins, je dois bien avouer que le rythme 4-4, l’impression d’être presque désincarné que j’éprouve pendant de longues marches, qu’elles soient urbaines ou rurales : ma tête flottant au-dessus du sol ; le caractère méditatif qui autorise mon esprit « à perdre les pédales » — toutes ces sensations sont assez proches de celles que je recherchais en prenant de la drogue. »

Geoff Nicholson, bien qu’affirmant se reconnaître dans le « caractère méditatif et désincarné de la marche« , bifurque vers un autre chemin, beaucoup plus incarné.  « Souvent, écrit-il, surtout lorsque je fais une longue marche, mon esprit devient très attentif, je me mets à avoir des pensées élevées, je fais des phrases dans ma tête, mais ensuite, au bout de quelques heures, tout s’arrête. Je me retrouve tout simplement à mettre un pied devant l’autre, à ne faire que marcher. Cela me plaît beaucoup.  »

Dans sa réponse Will Self rejoint Geoff et évoque « une forme de plénitude temporelle » : « Le battement régulier de mes pieds m’aide à réguler ces hantises« . Il fait référence à l’idée, dont ils viennent de parler, de la marche comme « remâchage mental du néant »  (mentionnée par Sebastien Snow, dans Rucksack Man, « L’homme au sac à dos »).

Les deux écrivains partagent une expérience commune de marches avec leur père, quand ils étaient enfants. Dans les deux cas, la papa marcheur devient totalement désinhibé, comme s’il était sous l’effet de substances dopantes. « Mon père, raconte Geoff, était du genre à penser que les panneaux « Défense d’entrée » et « propriété privée » s’appliquaient à tout le monde, sauf à lui. » (p. 39).

Will s' »identifie » totalement avec l’expérience de Geoff . « Peut-être est-ce là la relation primordiale d’itinérance ? Moi, mon père était plutôt timoré, mais se transformait en lion lorsqu’il s’agissait de s’introduire dans les propriétés privées, de se tenir sur le bord des falaises — les plus hautes et vertigineuses elles étaient, mieux cela valait — et de prendre avec la loi de nombreuses licences. » (ibid.)

Aujourd’hui comme hier, les deux écrivains expérimentent la dimension libératoire de la marche : elle fissure l’asphalte de la vie quotidienne et met à jour une source intérieure et jaillissante.

Les deux compères quittent le sentier des sensations procurées par la marche pour emprunter, d’un pas allègre, un raidillon plus sexuel.

Quand Will marche, il expérimente une forme de communion érotique avec la Terre-Mère : « J’ai l’impression (…) d’être absorbé dans la masse du continent, ressentant ses contours comme on ressentirait ceux d’un corps charnel — et immanquablement sensuel — qu’on chercherait à connaître. » (p. 38)

Geoff achève la discussion d’un coup de coude  graveleux en énumérant la liste des points communs entre la marche et le sexe :

— « La marche et le sexe sont des activités à la fois élémentaires, simples et répétitives que tout le monde pratique, et qui pourtant peuvent être aussi très sophistiquées et élaborées. 
— Elles peuvent toutes deux être source d’un plaisir fantastique, mais il y a des moments où elles s’apparentent plutôt à exercice difficile.
— Ce sont toutes deux des choses que certains aiment faire seuls, que d’autres encore aiment pratiquer en groupes de tailles variables.
— Et certaines personnes aiment porter des tenues spécifiques quand il les pratiquent » (p. 42).

 

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