Sophie Berger, 26 ans : 1000 km à pied et à micro le long de la Loire, à la fonte des neiges

Sophie Berger et ses micros © S. Berger

C’est Anne Deny, responsable des relations avec les média à la Fédération française de randonnée pédestre, qui m’a parlé de Sophie Berger pour la première fois. C’était au salon des randonnées de Paris en mars dernier.

Elle m’a expliqué que la jeune femme de 26 ans avait sollicité la fédération pour l’aider à constituer son itinéraire, empruntant en partie le GR3, qui la mènerait des sources de La Loire, puis, en longeant le fleuve, jusqu’à Nantes, soit un périple de 1000 km. Seule. Avec des micros.

C’est là que réside l’originalité de son projet : réalisatrice et régisseuse son, Sophie Berger est partie pour écouter le chemin. « Je pioche avec l’oreille« , confie-t-elle. Sa motivation ? « Un coup de tête, qui est, pour moi, un coup de coeur secret« .

Son expérience préalable ? Une marche sur le chemin de Stevenson et sinon, une grande curiosité pour la géographie de la France dont elle se dit ignorante.

Elle est partie le 5 mars 2012, du Mont Gerbier-des-Joncs en Ardèche, à la source la Loire, pour arriver le 24 avril à proximité de Nantes (sa ville natale, également un retour au source). Dans son sac, « il n’y a que le minimum du minimum : un pull de rechange, un pantalon pour le soir, et un peu de matos son (NDLR matériel pour la prise de son), des cartes, un sac de couchage et un peu de nourriture. Presque rien« .

Battant son flanc, une sacoche en cuir bruni, contenant son enregistreur, à laquelle son suspendus, comme un couple d’oiseaux ventrus, deux gros micros ronds.

A mon retour du salon, j’ai appelé Sophie. Nous sommes nous sommes rencontrés. Elle est arrivée,  les pommettes colorées, échevelée — le regard rayonnant « des grands brûlés de la route« , comme elle dit.

Elle a posé sur la table de la cafétéria  son carnet de route relié par des spirales. Il contient, outre ses notes quasi quotidienne, des poèmes reçus, des photos, des extraits d’échanges mails. C’est aussi son « projet de fin d’études & compte rendu d’expérience » de sa formation en « réalisation sonore » à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre.

Le son révèle l’âme des personnes rencontrées

Elle posé un CD. Sur la jacquette, une route, bordée par un champ en fleur, se prolonge jusqu’à l’horizon. En transparence, le relevé d’une carte IGN. Et un seul mot : « Loire ». A l’intérieur, un CD d’une heure (monté à partir de centaines d’heures de rushes)  : un récit sonore qui retrace, de façon poétique, son périple. Belle reconnaissance : il va être diffusé par la RTBF, la radio belge à la rentrée, vraisemblablement.

Son récit sonore d’une heure.

J’ai écouté ce reportage sonore les yeux fermés. Je me suis retrouvé avec elle, sur le chemin. Le bruit de ses pas qui s’enfoncent dans la neige ou qui martèlent l’escalier en bois de celui qui l’héberge ; l’aboiement lointain des chiens au petit matin ; le cliquetis du cycliste qui s’arrête à sa hauteur pour entamer la discussion ; les couverts qui s’entrechoquent à table, pendant le repas…

Et puis il y a toutes les voix de ces personnes rencontrées, qu’elle a enregistrées avec leur consentement. Avec leur accent, leur profondeur, leurs cicatrices… Le son est le plus merveilleux moyen de révéler pudiquement l’âme d’une personne.

« Quand j’ai tendu les micros à Paul (un paysan de Haute-Loire qui l’accueillie NDLR) ce matin, à l’étable, il était ravi. (…) C’est tellement bon quand Paul parle politique avec son franc parler, son accent rocailleux ; et son bonnet mal enfoncé sur la tête… (…) Il me dit qu’un jour, lui aussi, il fera ce que je fais, la Loire à pied. C’est son rêve… Il me dit aussi que j’ai de la chance de le faire maintenant parce que je traverse les saisons. »

Le plus marquant, c’est souvent le silence qui s’installe soudain dans la conversation. Silence de son interlocuteur, plongé en lui-même ; son silence à elle qui cherche ainsi à faire encore plus de place à la parole de l’autre. »Oser ne pas parler trop… Laisser les silences… Laisser courir la voix de l’autre, laisser courir et soutenir plus par le regard, le sourire… »

Elle ajoute : « La marche est aussi cette école de l’attente, du silence, de l’écoute… Rien que ma solitude le long des chemins pendant mille kilomètres. » Plus loin, elle relève : « La route rapproche infiniment de soi« .

En chemin, bonnes et mauvaises rencontres

Sophie Berger est éblouie par ses rencontres. Avec Monique, qui a quitté Paris pour vivre à La Chabanne, un village de 180 habitants dans l’Allier. « Merveilleuse  Monique. C’est pour rencontrer des femmes comme elle que je fais la route (…). Pour partager ces moments de la vie d’inconnus, dans le fond d’un village perdu… Monique qui vient si facilement s’attabler avec la voyageuse que je suis, et si facilement me livrer mille secrets des paysages alentours, du village, de la vie d’ici…Comment rendre à ceux qui me donnent tant, si simplement ? »

Il y a aussi cette halte dans le couvent des bénédictines de Bouzy-la-forêt (Loiret).

« Je ne suis pas croyante mais j’aime infiniment ce calme… Comme je suis arrivée, hasard, le jeudi saint, la soeur m’a demandé de participer au lavement des pieds à l’office du jeudi soir. J’ai dit oui, parce que sur la route je dis oui à la plupart des propositions. C’est une règle que je me suis donnée, dire oui à toutes les aventures, laisser la chance au hasard…(…)  

Le prêtre qui m’a lavé les pieds (les pieds d’une marcheurse qui a déjà parcouru plus de 600 bornes !) m’a regardé après avoir essuyé les pieds et m’a dit en chuchotant : « Merci d’avoir été là ». C’est assez dingue, toute cette communauté m’a reçue comme si j’avais été un cadeau qui leur avait été fait. »

Sophie Berger appartient au lignage des filles du vent, comme la voyageuse Karen Guillorel. C’est une marcheuse, téméraire, qui prend la route pour s’exposer à la rencontre, à l’imprévu dans le bon sens du terme. Et lorsque celui-ci prend une tournure plus menaçante, elles se relève et poursuit son chemin, plus prudemment, plus lucide aussi peut-être, mais sans jamais renoncer à son regard bienveillant.

Près de Pouilly, Sophie Berger a fait une « mauvaise rencontre » : elle était seule sur une route isolée, quand un « taré » l’a abordée… Une « belle trouille« …

« Je me rends compte comme l’on est fragile sur la route. (…) Me voilà à tendre l’oreille non plus pour le récit de son, mais pour veiller au moindre indice d’une présence : un brindille cassée par un écureuil, un lézard sur la bas-coté. Tout me me met en éveil…

Je sais alors concrètement dans mon corps que le premier sens de l’oreille, c’est de nous avertir du danger. Je sais aussi que pour retrouver mon état de disponibilité aux sons et aux choses qui m’entourent, j’ai besoin de me sentir en sécurité… Cela revient peu à peu… Je sais qu’à chaque fois, j’ai besoin de quelques jours pour me remettre.

Mais j’ai confiance, fondamentalement, en la route, et ce sont des dangers que j’ai acceptés en choisissant de la prendre. Déjà, l’autre jour, après ma rencontre avec deux gros chiens errants dans la forêt au milieu de nulle part, il m’a fallu un peu de temps… Je prends les bons côtés comme les mauvais côtés de la route… S’il existait des histoires d’amour où l’on ne souffre pas, des histoires de vie où l’on ne se blesse pas… ça se saurait. »

► Ecoutez Loire, qui a reçu  le Prix Pierre Schaeffer 2013 

> Son site : www.sophieberger.com (écoutez des sons de la route dans la rubrique Loire)

> Le parcours de Sophie Berger est réparti sur trois topo-guides de la FFRandonnée.

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