A St-Jean-Pied-de-Port, ils s’élancent vers Compostelle

Revue de presse. De plus en plus nombreux, des randonneurs en quête d’eux-mêmes sur les chemins de Compostelle. Galerie de portraits. Source JDD.

Article « Avec les marcheurs de Dieu », Soazig Quéméner, envoyée spéciale à Saint-Jean-Pied-de-Port, Le Journal du Dimanche, 15/08/09

Au rythme du vent, un nuage balaie la route du col de Cize. Par intermittence, il dévoile une silhouette chancelante. Celle d’un successeur des « jacquets ». Ces « marcheurs de Dieu » qui, au Moyen Age, cheminaient depuis la France jusqu’au tombeau de l’apôtre Jacques, en Galice, pour expier leurs péchés. Appuyé sur son bâton de pèlerin, le randonneur poursuit sa lente progression vers l’Espagne, bercé par le « tintinnabulement » des cloches des moutons qui paissent sur ces hauteurs pyrénéennes. Tous les jours en été, une centaine de personnes empruntent ce tronçon Saint-Jean-Pied-de-Port – Roncevaux, le plus ardu de la via Podiensis, l’un des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Arrivé au cairn, l’amas de pierres qui marque la fin de l’asphalte, Alain répète, comme étourdi: « 27 km, 1300 m de dénivelé. » Ce responsable d’un espace culturel en Ardèche n’en est qu’aux deux tiers de l’étape. Il a déjà largement trempé la serviette de toilette accrochée à son cou. Il emprunte cette route pour la première fois, accompagné de Barbara, sa fille, libraire. Pourquoi cette torture physique? « Pour le mythe! », s’exclame-t-il, contemplant le ruban du chemin de Saint-Jacques. L’un des trois grands pèlerinages de la chrétienté, parcouru depuis le IXe siècle par des croyants faisant étape dans des monastères, est devenu, au-delà de la mystique, l’une de nos plus célèbres randonnées. « En même temps, ce n’est pas non plus le GR 20 [le sentier de grande randonnée qui traverse la Corse], poursuit Alain. C’est d’abord une route chargée d’histoire. Même si l’on n’est pas croyant, on ne peut s’empêcher de penser à tous ceux qui nous ont précédés. »

« Au départ, ils sont des randonneurs, analyse une habituée du chemin. Le temps passant, ils deviennent des pèlerins. Cette route, on la suit soit parce qu’on a la foi, soit parce qu’on a des problèmes à régler. » Alain poursuit pesamment sa progression, bientôt happé par le brouillard. De cette montagne où les croyants pensent toucher le ciel surgissent de nouvelles ombres. Deux hommes, une femme et autour d’eux une nuée d’enfants dont le plus jeune n’a pas 10 ans. Fervents catholiques, Jean et Geneviève ont décidé de célébrer ainsi leurs vingt ans de mariage. Ils sont partis avec François, un cousin. La cousine, Chantal, suit en voiture avec les plus petits. Pas le temps de s’arrêter, ils repartent presque avec entrain vers le sommet.

Patricia prend, quant à elle, le temps de discuter. Les yeux noirs de cette Parisienne de 33 ans, directrice de clinique, s’illuminent quand elle évoque ses vacances: trois semaines de marche jusqu’au tombeau de Jacques. « J’avais envie de le faire depuis quinze ans. Je suis à un moment de ma vie où je suis seule. Je ne suis pas croyante, mais c’est une forme de quête, de face à soi, d’introspection. » Elle a commencé il y a seulement quatre heures, mais elle a déjà fait, affirme-t-elle, « de belles rencontres« . Comme ce jeune Anglais qui la suit de très très près depuis le début de la montée.

Au pied de la montagne, Saint-Jean-Pied-de-Port vit au rythme des pas des marcheurs. Plus de 33 000 paires de chaussures de montagne, trois fois plus qu’en 2000, ont foulé les pavés de la ville en 2008. Débarquant du Puy-en-Velay à pied par la porte Saint-Jacques ou arrivant en train, s’élançant depuis ici, comme c’est le cas pour 72% d’entre eux, pour les 800 km du « camino francés », la dernière portion du chemin, de Saint-Jean-Pied-de-Port jusqu’à Compostelle. La citadelle médiévale est entièrement dédiée à leur accueil. Dans les ruelles, on peut se procurer les deux incontournables: la coquille Saint-Jacques percée d’un lacet à accrocher au sac à dos, 3 euros. Le bâton de pèlerin, 9 euros, comptez 2 de plus pour une boussole intégrée. Et partout ces appels aux voyageurs: « Places libres, 8 euros le lit dans un dortoir, 15 euros dans une chambre solo. » Il y a aussi des maisons d’hôtes, aux nuitées plus onéreuses. « Mais en même temps, si tu veux suivre vraiment l’esprit du chemin, tu dors avec les autres« , sourit une jeune Orléanaise.

Au 39, rue de la Citadelle, à l’Accueil des pèlerins, on se fait d’ailleurs un devoir d’enseigner la sobriété aux néophytes à peine débarqués du train de l’après-midi. Les bénévoles de l’Association des Amis du chemin de Saint-Jacques commencent par peser les sacs à dos. Pour un homme de moyenne corpulence, il ne faudra pas dépasser les 12 kilos, sinon, c’est le forfait assuré au bout de quelques jours. « Si leurs bagages sont trop lourds, on leur donne un carton et ils partent à la Poste expédier le surplus », explique Josette Lefebvre, une hospitalière. Elle-même est une habituée du chemin: « 8 kilos de bagages, cela suffit. En revanche il faut faire sa lessive tous les soirs. » Elle nous entraîne vers un refuge, géré par l’association. Une succession de dortoirs au confort monastique. Devant la fenêtre sèchent des sous-vêtements féminins. Il est 5 heures de l’après-midi, les dreadlocks d’un marcheur épuisé dépassent d’un duvet.

David aussi a l’air éreinté. Cet ancien militaire s’est élancé sur la route avec ses rangers de l’armée. « Cela a été très dur « , reconnaît-il. Depuis, il a acheté de nouvelles chaussures. Armelle, sa fiancée, et lui viennent de repousser leur mariage. Ce chemin « introspectif » à deux a des allures de « dernier test ». Ça marche ou ça casse…

Ivres de fatigue et de bonheur, François et Charly franchissent enfin la porte Saint-Jacques. Cinq ans que les deux amis d’enfance attendaient ce moment. Cinq ans que chaque été, ils volent quinze jours à leurs vies de commercial et de documentaliste pour suivre la quête de leur Graal, Compostelle. Au départ, ils se sont laissé entraîner par Les Carnets de Saint-Jacques-de-Compostelle (Glénat), du dessinateur François Dermaut. « Après, reconnaît Charly, on a eu cent raisons de continuer. » En moyenne, ils marchent 30 km par jour. Ils ne réservent jamais d’hébergement le soir. Ils ont dormi dans des hôtels deux étoiles mais aussi dans des refuges pour SDF. Après cette parenthèse sur la route, ils peinent chaque année à retrouver leur quotidien. « C’est difficile de s’arrêter de marcher d’un seul coup. Il faut procéder par paliers « , explique François. Tronçon après tronçon, les deux trentenaires pensent rallier Saint-Jacques… en 2012.

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