André Weill (1/3) : « Le chemin de Compostelle m’a transformé »

Interview. André Weill, Grenoblois de  61 ans, est un grand marcheur. Il a parcouru environ 10 000 km sac à dos jusqu’à Compostelle, Rome, et d’Auschwitz à Jérusalem. Il vient de rentrer d’un périple himalayen de deux mois aux Sources du Gange : Le chemin des Sanyasins.

Il décline ainsi son identité : « Physicien, docteur ès sciences, père de cinq enfant, marathonien, citoyen du monde, amoureux des grands espaces, de la pluie du soleil et du vent. »

Sa carrière professionnelle de chercheur scientifique l’a mené à l’université du Strasbourg, comme directeur de recherche au Centre national d’études des télécommunications de Meylan, puis à la société ST Microlelectronics pour développer des  procédés industriels. André Weill est en congé de fin de carrière de France Telecom R&D depuis juillet 2005.

Diplômé de la Fédération Française de Yoga Viniyoga FFYV en 1996, il pratique et enseigne le yoga, notamment dans une Maison d’Arrêt. Président de l’Union des Enseignants de Yoga de l’Isère impliqué cette année dans un projet « Art et Yoga ».

Il a publié trois  livres aux éditions Le Mercure Dauphinois : « T’es toi quand tu marches » (2002) sur son expérience de Compostelle, « Nous sommes faits pour marcher », sur la Via Francigena (vers Rome), en 2004, puis, en 2008 : « le marchant de bonheur : à pied d’Auschwitz à Jérusalem ».

– Gilles Donada/blogdesmarcheurs.fr : Quand avez-vous commencé à marcher ? Avec quelle motivation de départ ?
André Weill : Comme beaucoup de Grenoblois, j’ai souvent marché à la journée, en week-end, voire une semaine dans les Alpes. Mais c’est à été 2000 que le chemin au long cours m’a pris pour la première fois. C’était sur les chemins de Compostelle. J’étais « tombé par hasard » sur un vieux topo guide, et le déclic a été immédiat : il me fallait partir. Comme une évidence. Comme un soulagement, un aboutissement tranquille. Le fruit avait mûri à mon insu pendant de nombreuses années de pratique de sport d’endurance. Quelques mois après, la vie  – familiale, professionnelle, financière – rendait soudain le projet réalisable.

Les mots sont souvent bien étriqués et trop rigides pour contenir la réponse du « pourquoi partir ». Car c’est une question qui s’adresse à l’âme ! Le mot « partir » n’est pas anodin, sa douleur résonne au plus profond de mon être qui a vu partir son premier enfant.

Avec du recul, je crois pouvoir dire aujourd’hui que je suis moins parti par besoin que par fidélité à l’appel de « l’authentique ». C’était l’heure de la maturité.  Le temps de me libérer du paraître, des bavardages, de la tyrannie du « toujours faire » et de son inévitable agitation mentale. C’était l’heure de quitter la dictature de la montre. J’ai rejoint avec bonheur la lenteur du cheminement pédestre.

C’était l’intuition de quitter le raisonnable sécuritaire pour respirer la folie de vivre la complétude. Car partir est notre raison d’être ultime.

– Qu’est-ce que vous apporte la marche ?
Comme la cellule du couvent, la marche ouvre à la Vie, aux oiseaux, à la pluie, au soleil et au grand vent. Elle ouvre à la joie de la rencontre, aux rires, aux clins d’œil de la providence. Le chemin me tient lieu de laboratoire du lâcher prise et de la foi en ce Dieu YWH Allah qui me dépasse – quel qu’en soit le nom.

Le chemin, c’est une cellule monastique hors les murs avec la lumière en plus. Le chemin est un espace de lumière, un incontournable face à face avec la globalité de soi-même.  Comme un temps de suspension, de ressourcement, de solitude désirée. Je ne parle pas ici d’une solitude autistique qui rejette l’autre. Mais d’une relation à l’Intime qui ouvre à la Vision, autrement dit, à la Conscience du Créateur.

– Qu’est-ce qui vous a amené à prendre le chemin de St-Jacques de Compostelle ?

Une rupture professionnelle de trois mois m’a permis d’aller à Saint-Jacques – « Sant Iago » – en une seule étape et en partant de chez moi. Pourquoi Compostelle ? Dans la marche au long cours, il est sage de commencer par là, car, en quelque sorte, Compostelle, c’est l’école primaire du long cours.

Sur Compostelle, il suffit … de marcher. Tout le reste, toutes les ressources logistiques sont en place: chemins, cartes, accueils, refuges, chapelles, hôtels, petits commerces, restaurants, sécurité, communication, pharmacie, etc. Il y a de très nombreux topo-guides. La description en est régulièrement mise à jour. La fréquentation du chemin garanti une bonne sécurité matérielle. Les livres, les témoignages, les associations jacquaires locales ou régionales accueillent et renseignent le pèlerin.

– Comment a réagi votre entourage ?
A l’annonce du projet, mon entourage a plutôt été favorable. Comme il trouvait que ce projet me ressemblait bien, la surprise n’a donc pas été très grande. La confiance en la réussite semblait acquise de part mes expériences montagnardes et sportives d’endurances précédentes: courses à pied longue distance, ski de fond, randonnées montagne, etc.

Ce qui n’était pas prévu, c’est que le chemin change ma vie. L’arrivée à Compostelle n’a pas été un aboutissement mais un changement radical de mon regard sur la vie. Le chemin de pèlerinage a été tellement métaphorique que j’ en suis revenu transformé. C’est le risque le plus grand pour l’entourage !

– Quel changement le chemin a-t-il produit en vous ?

Marcher chaque jour de village en village pourrait apparaître routinier. Et d’une certaine façon, c’est vrai. Sur le chemin, la routine est une vertu évidente qu’on apprend à connaître et à aimer. Sans y prendre garde, la routine déplace les montagnes. Le chemin m’a appris à faire confiance à ce qui arrive. J’ai appris que l’Esprit donnait toujours en temps voulu ce qui était nécessaire et non pas ce que mes peurs avaient demandées.

C’est vraiment bête à dire, mais sur le chemin j’ai appris que le chemin continue toujours plus loin. Cheminer apprend à regarder plus loin que l’horizon. Il apprend à ne pas marcher à coté de ses pompes, même si l’apprentissage est un processus qui s’inscrit dans la durée.  J’ai appris à marcher avec la foi de l’aveugle.

Les erreurs d’aiguillage m’ont même appris à me tromper au rythme de la confiance. Les journées de pluie m’ont appris la force de l’intériorité, l’efficacité du « ne rien faire », la puissance de l’attente patiente. Les orages et les tempêtes m’ont appris à pactiser avec la boue. Par-dessus tout la lumière du chemin m’a appris à dire merci.

– Comment avez-vous vécu le retour chez vous ?
Comment vivre le décalage du retour ? Comment s’adapter aux bruits, à la superficialité, aux bavardages, à la pollution, à la ville, à la voiture, aux horloges, aux calendriers ? Il sont fous ces citadins ! C’est inévitable, l’autre  – famille, collègue, voisin – a continué son chemin, et l’horloge de la vie commune s’est arrêtée pendant deux mois. Oui ! Il faut affronter le tsunami du décalage, tout à la fois intense et empli de tendresse.

Car, s’il est sincère et authentique, le chemin guidera aussi le pèlerin dans sa réadaptation au monde. Car le chemin apprend à faire confiance. En d’autres mots cela s’appelle la foi. Par essence, la vie spirituelle sait s’adapter à l’imprévu. C’est même probablement sa caractéristiques principale.

A lire aussi
– André Weill (2/3) : « La marche et le yoga sont indissociables ».
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7 réponses à André Weill (1/3) : « Le chemin de Compostelle m’a transformé »

  1. GAZON JACKY dit :

    Bonjour André.
    J’ai fait le chemin Le Puy en Velay Santiago, du 24 avril 2009 au 25 juin, et je suis en accord parfait avec ton ressenti à l’issue du chemin.
    Le plus difficile et je dirai même que c’est impossible est d’expliquer aux proches ce que l’on a vécu sur ce chemin et ce qu’il nous a apporté.
    Cordialement.
    Ultreïa.

  2. de Gaeatno dit :

    J’ai beaucoup apprécié vos commentaires et explications et je les partage.
    Me permettez vous de rajouter 3 choses.
    Ce chemin refait découvrir la première fonction de l’homme et qu’il a un peu perdu: celle de marcher!..
    …Fait découvrir la notion de l’essentiel, celle du bonheur de pouvoir se satisfaire du peu!… et enfin qu’il est spiritualité par la nature découverte, les rencontres et leur coup de coeur et enfin les retours sur soi même et toutes les interrogations qu’ils engendrent!
    salutations jacquaires
    Michel de Gaetano

  3. A weill dit :

    Welcome cher pèlerin Gaetano
    si tu passes par Grenoble un jour … ou bien par téléphone … n’hésites pas !
    Je pars au Liban dans deux mois !
    aw

  4. cid dit :

    bonjour;je voudrais parler a weil qui part au liban:comment fais tu et d’ou pars tu.J’ai des origines libanaises et j’habite a angouleme;voila ourquoi je suis interressee!cordialement:christine.

  5. cid dit :

    bonjour pouvez vous me dire comment partez vous au liban et d’ou partez vous?je serais interresse que vus me parlez de votre periple au liban!

  6. André dit :

    Bonjour CID Christine
    je marcherai de Saida à Becharre par le Chouf, la Beeka
    jusqu’à la Kadisha pour rendre hommage à Khalil Gibran
    Vos conseils me seraient précieux
    http://www.andreweill.fr
    aw

  7. godeschalk dit :

    L’homme est d’abord un nomade avant d’être sédentaire. C’est en parcourant les routes en nomade convaincu, renonçant aux conforts hoteliers, dormant à la belle étoile que j’ai compris que l’homme est un être de relation. La relation n’est possible qu’en se mettant en marche vers l’Autre. Si nous étions plus nomades et moins sédentaires, le monde en serait changé. Le malheur de notre société, avec ses modes et ses coutumes de sédentaire s’accomode mal du nomade. Marcher en pèlerin est le mode de déplacement le plus couteux qui soit au km parcouru. Quoi qu’il en soit, souffrant trop de fibromyalgie, chaque pas devient difficile. Je n’ai plus l’âge de la belle forme athlétique. Bravo pour ceux qui se mettent en route sur de long parcours, je ne opuis que souhaiter tous les biens possibles. Sachez qu’en fin de parcours, le pèlerin ne s’arrête plus.  » Lorsque tu arrives au sommet d’une montagne, continu de monter » dit le sage.

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