André Weill (3/3) : « Pourquoi j’ai marché d’Auschwitz à Jérusalem »

Interview. Troisième et dernier épisode de notre entretien avec André Weill, 61 ans, qui, après avoir  parcouru les chemins de Compostelle et  de la Via Francigena (Cantorbery-Rome), a décidé de relier Auschwitz à Jérusalem.

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André Weill : Personne, jusqu’à présent, n’était parti pied du camp d’Auschwitz, symbole de la peur et de la haine qui ronge l’humanité, pour rejoindre Jérusalem, symbole de la désespérance humaine en la paix.

Ce parcours voulait bien sûr honorer mon grand oncle, Fernand Weill, arrêté en Isère à Pont-de-Beauvoisin le 20 mai 1994, déporté puis assassiné à Auschwitz le 5 juillet1944 pour seule raison identitaire et religieuse.

Mais ces 3365 kilomètres de marche furent bien plus qu’une aventure personnelle. Ils ont rendu hommage aux six millions de trahisons et de manquements. Ils ont invité tout un chacun à tourner la page et le regard au-delà de sa propre souffrance.

Ces cinq mois de marche furent aussi dédiés à mes enfants et aux enfants du monde. Avec mes pieds, j’ai voulu les protéger du cancer du non-dit et du politiquement correct.

– Quelles difficultés avez-vous rencontrées durant la phase préparatoire ?

Il n’est pas possible d’acheter en France les cartes détaillée des régions traversées. Souvent ces cartes n’existent même pas. Il n’est donc pas possible d’établir ni un calendrier des hébergements, ni un itinéraire de marche précis avant le départ. La préparation physique et matérielle a été assez proche des marches précédentes. Il n’y a pas de différence de préparation pour deux mois ou cinq mois.

Sur les sites Internet, les données météorologiques sont assez fiables. On trouve également toutes les informations concernant les aspects administratifs – visa, argent, vaccination. Je parle assez bien l’anglais, un petit peu l’allemand, et j’avais acquis quelques notions pour lire l’arabe.

Compte tenu du parcours, de l’instabilité politique des régions traversées et sur de telles distances, la situation géopolitique n’est pas prévisible. J’avais donc envisager des itinéraires de délestage, notamment par Chypre. Par exemple, quand je suis parti en été 2006, le Liban était à feu et à sang. La situation s’était complètement calmée pendant deux mois, mais en novembre, alors que je longeais la frontière libanaise, il y a eu l’assassinat de Pierre Gemayel.

– Et pendant la marche ?

En terme de danger vital, il y a eu deux difficultés majeures à affronter : lles quelques fois où j’ai eu à emprunter les routes internationales au sud de la Turquie, il a fallu affronter l’arrogance et le mépris des camions 35 tonnes ; et puis il y a eu les terribles chiens de berger sur le plateau anatolien qui interdisent la traversée de « leur » territoire .

En terme de nourriture il y a eu deux moment difficiles à gérer : la traversée de la Transylvanie, région assez pauvre au nord de la Roumanie, avec pas ou peu de restaurant. La nourriture disponible dans les magasins est purement calorique et sans valeur nutritionnelle de qualité. Il y a eu aussi la traversée de la Turquie , c’était le mois du Ramadan, et là encore il était difficile pour le marcheur de boire et se nourrir correctement.

Pas ou très peu de soucis de logement. Quelques accueils froids en septembre 2006 en Turquie quand les médias ont enflé les propos du pape qui ont blessé le monde musulman. Idem quand le parlement français a souhaité pénaliser la négation du génocide arménien.

Jamais aucun soucis d’agression. Il faut remettre à sa juste valeur (enfantine) les jets de pierres provenant de quelques campements Roms et des enfants syriens (9- 10 ans) élevés au virus de l’Intifada. Ces pierres meurtrissent beaucoup plus la sainte idée que le pèlerin se fait de lui-même, atteint plus son ego, son orgueil qu’elles ne blessent son corps.

– Comment avez-vous été accueilli en route ?

J’étais accueillis dans les familles, dans des salles municipales, dans des salles attenantes au mosquées, dans des petits hôtels. Sur le bord de la route, on m’offrait le thé vingt fois par jour. J’ai souvent été nourri. Quelques fois mon linge a été lavé. Une fois, on m’a même offert de l’argent.

Jérusalem est un mot ABSOLUMENT magique. Un sésame qui ouvre toutes les portes. Dans tous les pays, et bien sûr aussi dans les pays à majorité musulmane, quand je disais que j’allais à pied à Jérusalem, cela déclenchait chez les personnes de belles émotions. On traduisait pour les personnes qui ne parlaient pas l’anglais.

En Roumanie, la patronne d’un petit restaurant s’est évanouie ! En Syrie les chrétiens étaient fiers de pouvoir partager avec moi. La main sur le cœur, les musulmans s’inclinaient respectueusement. Ils montraient le minaret et me faisaient comprendre qu’ils prieraient pour Fernand et sa famille. Beaucoup m’ont confié des prières. Les étudiants a Damas m’ invitaient à leurs soirées.

– Quel accueil avez-vous reçu en Israël ?

Je n’ai pas visité ni vécu en Israël. Seulement deux jours à Tibériade et puis quelques jours à Jérusalem où la fatigue était grande, le corps épuisé. L’accueil à Jérusalem est resté très modeste sans grande manifestation extérieure. Cette ville, et on le comprend, est hyper sécurisée, très militarisée et les contacts sont beaucoup moins spontanés que dans les petites villes et villages traversés. Je m’y suis retrouvé en anonyme comme à Istanbul ou à Damas ou dans une mégapole occidentale. Le contraste était saisissant par rapport au cliché de l’accueil oriental.

Et à Jérusalem je suis resté dans le cocon protecteur de la vieille ville. Je souhaite certes y retourner pour voyager, visiter et connaître Israël. En très très raccourci, ce pays m’est apparu un pays développé et socialement très « occidentalisé » en comparaison des pays que je venais de traverser.

– Quels moments ont été les plus marquants pour vous ?

L’arrivée au monastère de Mar Musa en Syrie. C’est An-Nebek, à 80 km au nord de Damas. Les mots sont impossibles. Allez y !

Les messages de paix dans vallée du Jourdain. Avec ma compagne qui m’a rejoint à Damas, nous avons marché ensemble les 300 derniers kilomètres. Ce chemin de Damas à Jérusalem restera un moment fondateur pour nous. Et notamment les 100 kilomètres quasi désertiques de la route 90 qui longe le Jourdain. Seuls, entre deux mondes, sur une route biblique. Abasourdis d’être là, au cœur de la haine et de la beauté.

Ma compagne avait emporté avec elle des messages de paix rédigés par des enfants de CE2/CM1 de Saint-Hilaire-du-Touvet. Nous en avons déposé dans l’eau du Jourdain sous forme de petits bateaux. Nous en avons accroché aux barbelés de la frontière israélo-jordanienne, déposé dans le fût du canon d’un char détruit, donné aux agriculteurs de Palestine et à Paul Dukhan qui nous accueillait au kibboutz de Yaffit.

L’arrivée à Jérusalem par le désert du Wadi Kelt.  ant de vies dans le désert. Tant de silences, tant de beautés ! La beauté, c’est la main de Dieu qui laisse son empreinte dans le monde manifesté. La beauté, c’est le ciment qui fait d’un tas de pierre une maison et de six milliards d’hommes, une humanité. La beauté, c’est Yod, la main du vieillard qui sème, qui donne, qui transporte. Yod, le germe, la graine qui contient la promesse de l’arbre. Yod, la plus petite des lettres hébraïques. Yod comme Yeroushalaïm.

Le mur occidental, où a été déposé le caillou d’Auschwitz. Jérusalem, je t’aime moi non plus. Je te hais dans ton orgueil religieux, mais je t’aime dans ta triplicité religieuse que je tiens pour prophétique. Je te hais dans tes veaux d’or religieux, mais je t’aime dans tes insondables profondeurs. Je te hais dans tes treillis militaires, mais je t’aime dans la kippa de tes enfants. Je sais que tu n’es pas dupe de ma démarche. Si je t’ai amené ce caillou depuis Auschwitz, ce n’est pas pour surélever tes murs. Mais pour imprégner leurs entrailles du sang de Fernand et de tous ceux qui, comme lui, ont été trahis, manipulés, torturés puis éliminés pour seule raison d’identité religieuse.

– Comment avez-vous vécu les mois qui ont suivi ?
Tous les nomades au long cours connaissent le vertige du retour au monde. Cet instant fragile, ce moment de vulnérabilité, subtil et délicat. Le retour au monde est une étape très importante du pèlerinage difficile à gérer. Une étape douloureuse, car c’est celle du passage entre les deux mondes. Tout à la fois, une mort et une naissance. Un passage qui met provisoirement fin à la folie de l’errance, et qui enterre le pèlerin dans la folie du monde immobile.

Il y avait vingt personnes de ma famille proche qui m’attendaient à l’aéroport. Nos regards parlaient plus que nos lèvres. J’ai beaucoup aimé prendre mes petits-enfants dans mes bras. En silence je leur disais : « C’est pour vous, pour votre génération que j’ai marché. Un jour vous comprendrez. Un jour, vous quitterez les chemins du convenu et vous tracerez votre propre chemin de lumière. Amen ! »

Chez moi, dans le gris de l’ hiver, j’étouffais. Manque de ciel, manque de lumière. J’en restais incrédule. Je ne pouvais plus croire à ce monde occidental inconscient de sa violence. Violence de la précipitation, de la séparation, de la fragmentation, de la superficialité.

Dans les semaines suivantes, mes bronches sont tombées malades. Il m’a fallu six semaines pour retrouver un souffle. En classant les photos, les larmes coulaient. Temps de l’intériorité. Temps du silence des mots. Qui a précédé celui de l’écriture. Pendant neufs mois, à l’image de Primo Levi, j’ai ressenti la douleur de mettre des mots sur quelque chose qui nous dépasse. Car mettre des mots sur une expérience d’une telle profondeur, c’est forcément assumer le risque de la trahison. Malgré tout, la Vie a voulu que le livre sorte en mai 2008. Alléluia !

– Quels sont vos projets ?

J’ai deux projets pour 2010. Marcher quelques jours dans la montagne des cèdres au Liban, puisque je n’ai pas pu y aller en 2006. Je voudrai, à Bécharré, rendre au hommage à celui qui m’a fait lever le nez à 16 ans de mon catéchisme franco romain pur et dur et qui m’a donné à boire pour la première fois le nectar du mystique sans frontière, je veux ici parler de Khalil Gibran et de son merveilleux « Prophète » !

Dans le cadre de l’association Compostelle Cordoue, je vais rejoindre avec un groupe interreligieux de Saint-Jacques de Compostelle à Cordoue en novembre 2010. Ces deux villes sont, pour moi, le symbole de l’Europe de demain. Une Europe éveillée, qui se met en marche (Compostelle) sous la bannière de la tolérance (Cordoue).

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