Arrêtons de courir, marchons !

A l’opposé du jogging, la marche est subversive ! Voici pourquoi.

J’ai la chance d’avoir un bois aux pieds de chez moi. Quand j’arrive à m’extirper de mon intertie, je tourne mes pas vers les chemins de terre pour marcher, respirer, faire une pause. Revivre.

Je suis dépassé par des joggeurs et des joggeuses. Lui a le regard fixe, la  mâchoire serrée et la foulée conquérante. Gare à celui qui se trouverait en travers de sa route. Elle a le visage écarlate, les poings crispés sur sa poitrine comme une noyée. Eux ont la démarche sautillante, la parole hoquetante, ils ont l’air ailleurs. Sa course à lui est trébuchante, au bord de la rupture, comme suspendue à un fil. Elle brille par une cadence impeccable, les écouteurs sur les oreilles, elle est lancée sur son autoroute…

Et moi, je me dis : « Après une semaine passée à courir, que font-ils le week-end venu ? Ils courent encore ! ». Même pendant leurs loisirs, ils payent leur tribut de sueur à l’idole performance, productivité, rapidité. Ils passent comme un TGV à côté des rayons de soleil qui titillent  les feuilles des arbres, du fumet de l’humus qui sourd de la terre humide, du pépiement de la cascade, du soliloque de l’oisillon.

« Pour connaître le beau, il faut s’avoir s’arrêter », commentait le pèlerin qui prend la route du Puy-en-Velay vers Compostelle en mai. Il rapporte cette anecdote véridique relatée dans le Washington Post dans son édition du 8 avril 2007 et qui a valu à son auteur le prix Pulitzer, la plus haute distinction journalistique. Here’s the story.

Un musicien de rue était debout dans l’entrée de la station « L’Enfant Plaza » du métro de Washington DC. Il a commencé à jouer du violon. C’était un matin froid, en janvier dernier. Il a joué durant quarante-cinq minutes. Pour commencer, la chaconne de la 2e partita de Bach, puis l’Ave Maria de Schubert, du Manuel Ponce, du Massenet et de nouveau Bach.

A cette heure de pointe, il était près de 8h du matin, quelque mille personnes ont traversé ce couloir, pour la plupart en route vers leur boulot. Après trois minutes, un homme d’âge mûr a remarqué qu’un musicien jouait.Il a ralenti son pas, s’est arrêté quelques secondes puis il est reparti en accélérant. Une minute plus tard, le violoniste a reçu son premier dollar : sans s’arrêter, une femme a déposé le billet dans sa soucoupe.

Quelques minutes plus tard, un quidam s’est appuyé sur le mur d’en face pour l’écouter mais regardant sa montre il a recommencé à marcher.  Il était clairement en retard.

Celui qui a marqué le plus d’attention fut un petit garçon d’environ trois ans. Sa mère l’a tiré, pressée, mais l’enfant s’est arrêté pour regarder le violoniste. Finalement sa mère l’a secoué et agrippé vivement afin qu’il reprenne le pas. Toutefois, en marchant, l’enfant a gardé la tête tournée vers le musicien. Cette scène s’est répétée à plusieurs reprises avec d’autres jeunes enfants. Et les parents, sans exception, les ont forcés à avancer.

Durant les trois quarts d’heure de jeu du musicien, seules sept personnes se sont vraiment arrêtées pour l’écouter un temps. Une vingtaine environ a donné de l’argent tout en en continuant leur marche. Il a récolté en tout et pour tout 32, 17 dollars !

Quand il a eu terminé de jouer personne ne l’a remarqué. Personne n’a applaudi. Une seule personne l’a reconnu, sur plus de mille. Personne ne se doutait que ce violoniste était Joshua Bell, un des meilleurs musiciens sur terre.

Il a joué dans ce hall les partitions les plus difficiles jamais écrites, avec un Stradivarius de 1713 valant 3,5 millions de dollars ! Deux jours avant de jouer dans le métro, sa prestation au théâtre de Boston était « sold out » avec des prix avoisinant les 100 dollars la place.

Joshua Bell jouant incognito dans une station de métro a été organisé par le « Washington Post » dans le cadre d’une enquête sur la perception, les goûts et les priorités d’action des gens (Pearls Before Breakfast. Can one of the nation’s great musicians cut through the fog of a D.C. rush hour? Let’s find out, by Gene Weingarten, article en anglais avec les vidéos de la prestation de Bell).

Les questions étaient : dans un environnement commun, à une heure inappropriée, pouvons-nous percevoir la beauté ? Nous arrêtons-nous pour l’apprécier ? Pouvons-nous reconnaître le talent dans un contexte inattendu ?

Une des conclusions possibles de cette expérience pourrait être : Si nous n’avons pas le temps pour nous arrêter et écouter l’un des meilleurs musiciens au monde jouant quelques-unes des plus belles partitions jamais composées, à côté de combien d’autres choses exceptionnelles passons-nous ?

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4 réponses à Arrêtons de courir, marchons !

  1. Braidotti dit :

    Je viens de lire cet article et cela m’interpelle.

    Il est vrai que lorsque je travaillais, je prenais le train et le métro pour aller à Paris et que souvent il y avait des musiciens et de très bons musiciens et je ne me suis pas toujours arrêtée car pointant au bureau, je ne pouvais me permettre de « perdre du temps » mais à présent je le regrette. Si c’était à refaire je m’arrêterais un moment pour écouter.
    On ne peut voir les choses qu’en marchant à pied, on ne peut découvrir la beauté de la nature qu’à pied.
    Nous faisons partie d’un groupe de marches « les crampons à malices » mais on aime bien se promener mon mari et moi. Il y a toujours quelque chose à découvrir d’autant qu’on est à St Lubin que depuis 1 an.

  2. Bravo, Mr Donada,
    Beaux exemples, et je suis encore plus sensible au vôtre, simple et direct des joggers, que celui du musicien.
    « La marche est subversive », comme je rejoins votre analyse ! « L’art de marcher », de Rebecca Solnit (Babel) est éloquent à ce sujet…
    Bonne journée !

    • Gilles dit :

      Cher ami. Votre commentaire me touche d’autant plus que je suis précisément en train de lire le livre de Rebecca Solnit que je trouve formidable car il mêle témoignage personnel et analyses sociologiques, historiques et philosophiques.
      Belle journée.
      Gilles Donada

  3. Ah ? !!!
    Coïncidence et clin d’oeil commencent par la même lettre…

    Rebecca Solnit n’oublie pas de dire que to march signifie manifester, protester. Je cite encore : »Marcher est un moyen de témoigner ». C’est un acte spirituel (pèlerinage) et politique (manifestation). Je pense que c’est en soi un acte politique, même sans manifestation.

    Bonne soirée,
    Amicalement,
    J F Fejoz

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