Au Puy-en-Velay, le Père Emmanuel ouvre les pèlerins de Compostelle à l’inconnu

 Revue de presse. Recteur de la cathédrale du Puy-en-Velay, premier lieu de départ pour Saint-Jacques-de-Compostelle, Emmanuel Gobilliard accueille les pèlerins, chrétiens ou non, et bénit leur chemin. Source : La Vie

Extraits de « Compostelle : le sens du chemin« , Xavier Accart, La Vie (28/07/09)

Je m’étais affalé au pied d’un calvaire, harassé par une journée de marche sur le chemin de Saint-Jacques. Le soir tombé, nul abri ne s’ouvrait à moi. Même la porte du presbytère, à laquelle, futur séminariste, j’étais allé frapper en désespoir de cause, était restée close. Mes yeux eux aussi se fermaient et je me voyais déjà passer la nuit sur ce bord de route… quand une voix est venue me rejoindre. C’était une dame âgée qui, passant par là, m’avait aperçu. Une heure plus tard, elle me conduisait dans sa vaste demeure où m’attendaient un festin de roi et un lit à baldaquin aux draps parfumés. Le lendemain, j’ai repris la route où j’ai vécu bien d’autres rencontres singulières.

C’est pour moi tout un symbole d’avoir fait ce chemin les semaines précédant mon entrée au séminaire, car ma vie, depuis ce temps, a été comme un permanent pèlerinage vers Saint-Jacques. L’obéissance du prêtre à son évêque a ceci de commun avec la démarche du pèlerin : elle est écoute et abandon à la volonté de Dieu, c’est-à-dire ouverture à l’inconnu.

Mon parcours est intimement lié à la ville du Puy-en-Velay, d’où partent près de deux tiers des jacquets. […]  Le départ en pèlerinage offre une occasion de faire le point sur sa vie. Les arrivants, qui sont accueillis en fin d’après-midi, reçoivent les informations fondamentales autour d’un rafraîchissement. Certains souhaitent alors voir un prêtre pour une « grande lessive ». Ne s’étant plus confessés depuis parfois trente ans, ils confient les erreurs ou les grandes souffrances de leur existence.

Le lendemain matin, à 7 heures, une messe précède la bénédiction d’envoi. L’immense majorité des pèlerins, qu’ils soient chrétiens, musulmans ou non-croyants, y assiste. J’essaie de trouver des mots simples pour transmettre le cœur de notre foi : Dieu nous aime, nous accompagne, partage nos souffrances et est déjà, dans la communion trinitaire, mystère de rencontres.

Les pèlerins sont souvent surpris et émus de découvrir un visage de l’Église très éloigné de la représentation qu’ils en avaient. Je me souviens de lycéens qui s’étaient mis au fond de l’église pour ne pas se laisser toucher. J’apercevais les larmes couler sur la mine détachée qu’ils s’étaient composée. Au terme de la messe, le groupe des pèlerins, souvent très international, se réunit autour de la statue de saint Jacques. Chacun se présente brièvement et évoque, s’il le souhaite, ses motivations.

Et, parce que Dieu dépasse infiniment nos petites structures, nous associons à la bénédiction tous ceux qu’ils aiment, qui sont restés à la maison, qui sont morts. La présence de ces grands absents plonge le groupe dans quelque chose de grave. C’est alors que j’implore le Tout-Puissant d’être pour les pèlerins un ombrage le jour et une lumière la nuit, de diriger leurs pas selon sa volonté afin qu’ils parviennent heureusement au terme du chemin.

Munis de la médaille du Puy, sur laquelle est gravée l’effigie de la Vierge noire du sanctuaire, et de la credencial, la lettre d’accréditation qui sera tamponnée à chaque étape, ils prennent la route. Chacun emmène une intention de prière laissée par un pèlerin de la veille. Il la transmettra à d’autres s’il ne marche pas jusqu’à Saint-Jacques. Je ne sais pas ce qu’il advient d’eux. Mais personne ne peut revenir inchangé.

La route est un chemin de dépouillement. Le masque social tombe, la fragilité physique se révèle, les rencontres ébranlent. Certains vivent une expérience tellement forte qu’ils partent ensuite vers Jérusalem, puis font un deuxième et même un troisième chemin vers Saint-Jacques… C’est une erreur. Le sens du pèlerinage est de faire l’expérience symbolique d’une existence pour mieux vivre une fois rentré chez soi. On ne vérifie sa réussite qu’une fois reprise sa vie quotidienne.

Mon conseil pratique : partir le plus léger possible. Le sac doit être fait dans un esprit de dépouillement : ne pas prendre ­d’affaires de rechange, mais les laver au fur et à mesure de la route, ne pas emporter trois litres d’eau car on en trouve un peu partout sur le chemin. En revanche, le duvet et le sursac – ce dernier est nécessaire pour se protéger de la pluie mais également de la rosée du matin qui existe même en plein été – me paraissent indispensables. Ils permettent de dormir partout – entre le 1er avril et le 30 septembre en tout cas – et par conséquent d’avoir moins de contraintes matérielles.

Mon conseil spirituel : accepter de ne pas prévoir.  Une route entièrement structurée dès le départ serait antinomique avec la notion de pèlerinage. Cette démarche implique une ouverture à l’inconnu. Il faut toujours être prêt à modifier ses plans, à rester une journée de plus à une étape et pourquoi pas dans la ville même de départ. Avoir formaté son trajet, réservé tous ses gîtes d’étape, ­figerait la démarche. Ce qui n’exclut pas une sérieuse préparation. Personnellement, je n’ai jamais entendu parler de quelqu’un qui n’ait trouvé un hébergement pour la nuit. Cette improvisation implique de chercher un peu, il est vrai. Mais pérégriner, c’est suivre les pas du Christ pauvre et libre, qui reste ouvert à la rencontre.

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