Bernard Ollivier : « Les sédentaires s’imaginent que la marche est douloureuse »

Revue de presse. Interview de Bernard Ollivier, Normand, installé dans le département de l’Eure, a parcouru la route de la Soie. Plus récemment, il s’est promené le long de la Loire, parfois sur les berges, parfois au fil de l’eau sur un canoë, un itinéraire dont il vient de publier le récit dans Aventures en Loire aux éditions Phébus. Source : Paris Normandie.

Extraits de « le bonheur de marcher selon Bernard Ollivier« , par Benoît Vochelet, Paris Normandie (27/06/09)

Pourquoi avez-vous décidé, un jour, de marcher sur la route de la soie ?
Six jours après avoir pris ma retraite (ou plutôt qu’on me l’ait donnée) en avril 1998, je suis parti à pied de Paris jusqu’à Compostelle, afin de décider de ce que j’allais faire de tout ce temps libre. J’étais alors très déprimé, inconsolable de la mort de ma femme, seul depuis que mes enfants avaient pris leur envol. La marche vous reconstruit au physique comme au mental. Au fur et à mesure que je parcourais les 2300km qui me séparaient de St Jacques, j’ai retrouvé énergie, bonne humeur et j’ai fait des projets d’avenir.

Arrivé au but, je me suis fixé deux projets de retraite : m’occuper de jeunes en grande difficulté en les reconstruisant par la marche comme je venais de me le prouver à moi-même. Et continuer à marcher sur une route d’histoire. Et quelle plus belle route d’histoire que la route de la soie ? 2300 ans d’existence, trois siècles avant notre ère l’an I de la mondialisation, le chemin des grandes « inventions » (en réalité très souvent emprunts à la civilisation chinoise) comme la boussole, le papier et la poudre qui ont permis à l’occident de découvrir le monde et de le dominer. Je suis donc parti en avril 1999 pour ce long chemin de 12000km, en doutant fortement de parvenir jusqu’au bout, mais rien ne coûtait d’essayer. Ce que j’ai fait.

Marcher seul comme vous l’avez fait, c’est à coup sûr mener une véritable introspection, c’est se redécouvrir
… et redécouvrir les autres. La marche solitaire est si importante sur le plan de la personnalité que, à l’issue d’une longue marche, personne ne revient comme il est parti. Voyez la trace profonde sur ceux qui reviennent de Compostelle et qui expliquent l’incroyable succès de ce chemin, même lorsque l’on sait que ceux qui le font pour des raisons religieuses sont minoritaires.

Marcher, c’est penser librement, loin de tous les stress que nous impose la vie moderne en société. C’est se recentrer sur soi-même, mesurer sa force de vie, se dépouiller du superflu, à commencer par l’instant où l’on fait son sac. Dans un monde de l’urgence et de la précipitation qui nous rend malade, le contrepoison est la lenteur. Et puis surtout, et c’est le paradoxe, marcher seul, c’est aller vers les autres. Rien ne vous prépare mieux à la rencontre, à l’échange, qu’une marche solitaire. Aucun moyen de transport ne permet cette ouverture à l’autre. Même en vélo, vous pouvez toujours dire « bonjour » à quelqu’un que vous croisez, mais le temps qu’il réponde, vous êtes déjà loin. Et vous êtes peut-être passé à côté de quelqu’un qui pouvait compter dans votre vie.”

Est-ce que marcher présente un aspect de jubilation ?
Oui et pour deux raisons : la première est de se sentir entièrement libre, dégagé de toutes les contingences. La seconde est que la marche au long cours provoque dans notre organisme la sécrétion d’endorphines, une sorte de drogue naturelle qui vous rend euphorique, presque dépendant de l’effort. La marche n’est pas douleur mais joie.

Dans l’un de vos livres, vous évoquez une plénitude physique, un côté presque jouissif à enchaîner les journées de marche…
Bien sûr, pour les raisons que je viens de dire. La difficulté lorsque l’on randonne tous les jours sur des distances importantes, ce n’est pas de marcher mais de s’arrêter. Pourquoi mettre un terme au bonheur ? Les pèlerins qui arrivent à Compostelle sont désolés ; c’est la fin du voyage, ils doivent descendre du petit nuage sur lequel ils étaient installés depuis des jours. Il n’y a que les sédentaires, les adeptes du fauteuil qui s’imaginent que la marche est douloureuse. […]

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3 réponses à Bernard Ollivier : « Les sédentaires s’imaginent que la marche est douloureuse »

  1. SushiLabs dit :

    Une très belle entrevue qui exprime très précisément notre état, notre prise de conscience des autres et de nous-même dans la marche « au long court ».

    Merci Bernard et bravo à Gilles.

    Cependant, en ce qui concerne le titre de l’article, bien que très accrocheur, il ne me semble pas très représentatif de son contenu qui évoque le bien être que l’on peut ressentir en marchant. La marche peut en effet être douloureuse physiquement si l’on ne se prépare pas un minimum (bonnes chaussures, préparation des pieds, respect de la charge à porter, respect de son rythme, écoute de son corps).

    La marche peut aussi être douloureuse psychologiquement : seul, face à soi-même, les masques tombent et certaines vérités reprennent leurs places. L’angoisse peut alors monter… mais se dissiper avec le temps et les kilomètres, pour finalement libérer le mental, nous faire lâcher nos peurs et apprécier le plaisir d’être libre, de se sentir vivre et d’être en phase avec l’environnement et l’instant présent. La douleur vient bien plus souvent après : le retour à la réalité mais aussi que l’on peut expliquer aussi par le manque de notre corps de ces endorphines.

    Si la marche peut déranger (ce qui est concevable), il n’est cependant pas nécessaire de porter un jugement si définitif sans avoir vraiment essayé. Quand nous disons essayer, nous ne parlons pas d’une ou deux journées, mais bien d’1 à 2 semaines afin de prendre conscience de ses vraies limites. Tous les marcheurs connaissent l’effet de ce que nous appelons « le second souffle ». Ce passage d’un état de fatigue à la reprise soudaine d’énergies qui nous font nous dépasser et nous rend au final très fier d’avoir repousser les limites de notre volonté.

    Un mois après mon retour d’une randonnée de 30 jours, la marche au long court me manque toujours. J’en suis heureux car j’ai trouvé tant de choses dans cette activité, mais j’en suis également triste certains jours de ne plus pouvoir marcher aussi souvent. Enfin pour le moment…

  2. sylviane dit :

    Ai entendu hier Bernard Ollivier sur les ondes d’ESPACE 2. Vais chaque été dans les moiteurs de l’Asie avec mon compagnon et un sac à dos. Admire l’entreprise faite par B.O. et lui adresse mes messages de reconnaissance et de cordialité.

  3. DUBROMER J Pierre dit :

    Merci +++
    médecin généraliste depuis, 35 ans j’accède à la « retraite » à 63 ans
    mes enfants m’ont offert votre ouvrage
    quelle belle leçon d’humanisme

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