Challenges explore « la macadam thérapie »

Revue de presse. Challenges, l’hebdomadaire de « l’économie en temps réel » consacre un très bel article au pèlerinage de Compostelle, intitulé « macadam thérapie ». « Les chemins qui mènent à la capitale galicienne connaissent un exceptionnel renouveau, écrit l’hebdo. Des hordes de marcheurs, pas forcément croyants, usent leurs semelles en méditant, priant, questionnant le sens de leur vie. »

Extraits de l’article « Macadam thérapie« , signé Thierry Gandillot, dans Challenges (30/04/09).

Six jours après le début de sa retraite, Bernard Ollivier a mis son sac sur le dos et jeté ses clés dans sa boîte aux lettres. Direction Saint-Jacques-de-Compostelle. C’était le 6 avril 1998. «Après le décès de ma femme, j’étais au fond du trou, raconte-t-il. Puisque je ne m’étais pas flingué, qu’allais-je faire ? Je suis agnostique, mais je me posais plein de questions sur Compostelle. L’histoire du corps de l’apôtre Jacques retrouvé sur la côte de Galice est abracadabrante. Il y a autant de chances qu’il soit enterré là-bas que moi de gagner au Loto. En outre, cette «marchandisation» des indulgences au Moyen Age m’apparais- sait comme une escroquerie. Mais pourquoi alors des milliers de gens avaient-ils emprunté ce chemin, le long duquel est né l’art roman ?» Bernard Ollivier n’a pas trouvé la foi en cheminant, mais l’expérience va bouleverser sa vie. «J’ai découvert la thérapie de la marche. Pas à pas, je me reconstruisais, au physique comme au mental.»[…]

Et pour l’année jubilaire 2010, l’Espagne attend pas moins de 10 millions de visiteurs. Pourquoi partir ? Souvent pour un motif précis. Jeune journaliste à Europe 1, Laurence Lacour avait couvert l’affaire Grégory; puis, sur le Paris-Dakar, elle assiste à un accident qui provoque la mort d’une petite Malienne, dans l’indifférence générale. Elle en était ressortie brisée au point d’abandonner le journalisme. Un mois d’octobre, elle décide de partir, à 40 ans, sur un coup de tête.«C’était une fuite. Je ne m’étais jamais débarrassée des vingt années précédentes. Je n’avais pas pris le problème à bras-le-corps. Je ne supportais plus cette tension en moi.»

Pour Camille, 27 ans, vendeuse à Virgin, le chemin est un désir ancien. «J’en rêvais depuis mon adolescence. Je le voyais comme un aboutissement. Après la mort de ma grand-mère, mon grand-père étant très malade, j’ai décidé de partir, le 8 avril 2006. C’était une sorte de profession de foi. J’étais très motivée. J’ai emporté avec moi un chapelet. Et quand mon grand-père est mort, je l’ai déposé dans son cercueil.»

Pourtant, nombreux sont ceux qui prennent le chemin sans être croyants. Gérard, 70 ans, ancien responsable de sécurité industrielle et parachutiste à ses heures, a parcouru onze chemins, soit 14 000 kilomètres en huit ans, avec 5 kilos seulement sur le dos. «J’ai rallié Saint-Jean-Pied-de-Port et Saint-Jacques en dix-neuf jours. Je crois qu’il n’y a pas dix personnes qui y soient parvenues. Je suis athée, je le fais pour me détendre l’esprit. J’apprécie les échanges, le soir, cette rencontre des civilisations européennes. Le reste du temps, on est en communion avec la nature, en silence, libre et indépendant

Lucien, 58 ans, fonctionnaire, admet que «les gens ont du mal à dire pourquoi ils partent. Mais on peut avoir des certitudes sans les nommer. Ce que je sais, c’est que si je le faisais dix fois, j’aurais dix histoires à raconter. Je ne suis pas franchement croyant, mais, à Compostelle, j’ai eu le sentiment de rendre visite à un parent spirituel

Que l’on soit croyant ou pas, le chemin façonne. La lenteur de la marche, l’apprentissage de la douleur, la chaleur, la pluie, le froid, la frugalité des repas, le dénuement des haltes, les gestes de solidarité, permettent de se retrouver à travers un effort personnel. «Quand on l’expérimente, ça n’a rien à voir avec ce qu’on pensait, explique Camille. Ca dépasse toutes les attentes. On revient aux bases, à l’essentiel, on oublie la Nintendo. On est juste en relation avec son sac. On le hait parce qu’il est trop lourd, et on l’aime parce que c’est toute notre vie qui est dedans. Il faut être ouvert aux autres, aux hasards, ne pas avoir de chronomètre ni de calendrier. Sur le plan religieux, ça m’a fait évoluer. J’ai beaucoup prié. J’ai rencontré ce que je croyais être un chien, que j’ai caressé, avant de me rendre compte que c’était un loup. Moi qui déteste les serpents, le troisième jour, j’en ai vu un énorme. Ensuite, j’ai couru à perdre haleine pendant deux heures. Le chemin, c’est une métaphore de la vie : je suis allée de moi à moi.»

Pour Laurence Lacour également, l’aventure est métaphorique : «A un moment, je me suis aperçue que j’étais trop chargée. J’ai renvoyé une partie des mes affaires par la poste. J’allais mieux. Une autre fois, une vieille femme, qui claudiquait pourtant, m’a donné son bâton. Elle m’a demandé de prier pour elle à Compostelle. A partir de là, j’étais obligée d’aller jusqu’au bout. A Saint-Jean-Pied-de-Port, je me moquais bien de ce que j’avais laissé derrière moi, je marchais vers ce qui était devant. On apprend à lâcher prise. On s’en remet à la Providence. Je trouvais tout beau, j’avais le sentiment d’être sur terre, au sens boueux du terme. A l’arrivée, j’étais en paix.» Pour autant, le retour a été violent. «Dans ma tête, les choses avaient changé. Saint- Jacques fut la première étape d’une marche qui a duré cinq ans.»

Celle-ci s’est achevée avec l’écriture d’un livre au titre assez peu marketing, Jendia, Jendé. Tout homme est homme, une phrase que lui avait glissée, en basque, le curé de Navarrenx. Pendant des années, le père Sébastien Ihidoy a accueilli des foules de pèlerins dont il a gardé les lettres de remerciement. «En les lisant, j’ai découvert combien mon histoire était banale, confie Laurence Lacour. J’ai compris que je n’étais que la suite de l’histoire des autres.» Pour le père Ihidoy, l’appel de Compostelle conserve toujours sa part de mystère : « J’aimerais bien savoir pourquoi à la fin du XXe siècle les hommes se sont mis en marche… »

Merci à Cédric Naux pour l’info.

Suivez le fil info du marcheur sur Twitter

Ce contenu a été publié dans Compostelle, Témoignage, avec comme mot(s)-clé(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.