François-Xavier de Villemagne : « En marchant vers Rome et Jérusalem, mes sandales me servaient d’altimètre »

Revue de presse. Belle interview de François-Xavier de Villemagne, écrivain-voyageur, qui a marché jusqu’à Rome et Jérusalem. Un récit qu’il a publié dans « Pèlerin d’Orient, à pied jusqu’à Jérusalem » et « Pèlerin d’Occident, à pied jusque Rome » aux éditions Transboréal. Source : i-trekkings.net.

Extraits de l’article « François-Xavier de Villemagne, écrivain-voyageur« , par Grégory Rohart pour i-trekkings.net.

i-trekkings.net : quel type de pèlerin êtes-vous ?

Un marcheur qui s’est engagé à deux reprises sur des chemins de plusieurs milliers de kilomètres vers des villes marquées par la foi : Jérusalem et Rome. Cela dit, je ne suis pas parti avec des grandes idées mystiques, je ne suis pas parti à Jérusalem dans un but religieux, mais pour répondre très concrètement, par un moyen pragmatique, à des soucis personnels qui s’accumulaient un peu trop fort à mon goût. Peut-être un peu la tête au ciel, mais clairement les pieds dans la boue ! Et si je suis parti seul, c’est que j’avais probablement trop de choses à régler avec moi-même pour marcher à plusieurs. Et puis, sur un trajet aussi long et aussi exigeant, les participants ne se recrutent pas au coup de sifflet. Pour Rome, sept ans plus tard, les raisons de partir étaient beaucoup plus composites : au-delà des rencontres, de la richesse de l’expérience passée que j’avais hâte de retrouver, il y avait aussi un aspect « voyage en Italie » et découverte des merveilles naturelles et artistiques qui ont ébloui les voyageurs depuis des siècles.

i-trekkings.net : comment avez-vous préparé votre voyage ?

Physiquement, je n’ai pas préparé grand-chose ; de toute façon, la marche est une activité naturelle. […] Pour la préparation du trajet, je ne projette jamais mes étapes une par une parce qu’il y a beaucoup trop d’imprévus en chemin pour se tenir à un tel programme. Mais je suis parti avec des points de repère : le tracé commence souvent par une ville située à 700 ou 800 kilomètres, soit trois ou quatre semaines de marche, pour fixer l’orientation générale.

But intermédiaire choisi la plupart du temps pour une raison symbolique et qui me servait de bouée comme celles que l’on vire en régate avant de prendre le bord suivant. La première fut Einsiedeln, en Suisse, à 50 kilomètres à l’est de Lucerne. Il y eut également Florence, Naples et d’autres. Entre deux bouées, d’autres points de passage : un lac qui vaut le détour, un village pittoresque, l’ami d’un ami d’un ami qui pourrait m’héberger, un parc naturel, une agglomération importante où j’espère me procurer les cartes de la province suivante… Ensuite vient le relief, qui m’obligeait parfois à abandonner certaines étapes et à en inventer d’autres, la configuration des routes et des chemins. […]

Le matin, je n’avais qu’une idée approximative de mon trajet, je ne connaissais pas toujours la halte du soir, ni le nombre de kilomètres car je devais compter avec les culs-de-sac, les chemins qui s’arrêtent en plein champ, les riverains qui ne connaissent pas leur pays et vous indiquent la route de contournement parce qu’elle est plus rapide en voiture − j’avais pourtant insisté : « le plus court à pied » ! Et puis il y a aussi les rencontres, les jolies rives d’un canal, la fatigue, les intempéries, qui modifieraient les programmes les mieux établis.

i-trekkings.net : sur les photos, on vous voit avec des sandales au pied. Avez-vous réellement fait tout l’itinéraire en sandalettes, y compris dans les Alpes ?

Oui : j’ai couvert tout le parcours avec des sandales, y compris dans les Alpes. En tout, quatre paires m’ont été nécessaires. J’ai été définitivement convaincu par l’usage des sandales, y compris en montagne. Hors des périodes de pluie, le confort d’avoir les pieds à l’air est incomparable.

Elles me servaient presque d’altimètre tant ma plante de pieds s’est habituée à reconnaître, vers 1 800 mètres, le souffle glacial et desséchant qui dévale des sommets et s’insinue entre la semelle et la peau, emportant dans son filet toute trace d’humidité. Quand je devais traverser des portions enneigées, je m’efforçais de placer chaque pas dans une des marques de mes prédécesseurs : elles étaient toujours plus larges que les miennes, profondes, bien tassées, solidement crantées. Et si, d’aventure, il m’arrivait de patauger dans un névé… eh bien, après tout, on n’en meurt pas et les pieds ne gèlent pas pour autant. Sans cesse agités par le mouvement de la marche, ils ont rarement froid, même quand la température m’obligeait à protéger mes mains.

Quant au risque de me tordre une cheville, il est faible à condition de savoir marcher. L’usage des sandales apprend d’ailleurs à le faire plus adroitement. Comme lorsque l’on monte un cheval à cru ou sans étrier, rien de tel pour acquérir un meilleur sens de l’équilibre que d’affranchir ses chevilles d’un carcan qui ne favorise que la paresse des muscles et des articulations.

Au lieu de confier à la tige de la chaussure le soin de rectifier des positions hasardeuses, on apprend à poser les pieds de manière juste, à identifier spontanément et à chaque enjambée les appuis qui ne cèderont pas et sur lesquels on ne dérapera pas, même dans les pentes raides, sur les dévers et dans les éboulis. Cela dit, les éboulis sont désagréables à franchir et, quand je m’égarais dans les moraines et au milieu des blocs instables, des pierres charriées au hasard par les cascades de glace de l’hiver et les torrents de printemps, entassées, brisées, traîtresses, je n’en menais pas large. […]

i-trekkings.net : partir, revenir puis repartir. Comment gère-t-on cette vie morcelée. N’est-ce pas trop schizophrénique ?

Le retour à une vie plus habituelle, évidemment, c’est difficile. Tellement qu’il faut des années avant d’oser repartir. Le temps, probablement, d’oublier à quel point c’était dur de remettre ses pas dans le prolongement de « la vie d’avant ». Certains ne repartent jamais. Quant à ceux qui bouclent leur sac au bout de quelques mois pour une nouvelle aventure, ils ne sont sans doute jamais sortis de la précédente.

Au retour de Jérusalem, j’ai essayé de conserver dans mon existence redevenue semblable à celle des autres cette sorte de sérénité qui s’était établie presque à mon insu. Au fil des années, cette sérénité s’était peu à peu étiolée, et de là naquit le désir de repartir. Un nouveau départ, un nouveau retour : oui, c’est très violent ; et l’on n’en ressort pas indemne, même si les facultés d’adaptation de l’être humain sont étonnantes !

i-trekkings.net : début 2009, vous venez de rééditer votre récit entre Paris et Jérusalem. Quels ajouts y avaient vous fait ?

L’annexe historique a été enrichie de plusieurs témoignages supplémentaires de voyageurs vers Jérusalem. En revanche, le récit est demeuré inchangé, et j’ai préféré nourrir le récit du voyage à Rome de l’expérience du retour de Jérusalem. Quoique ces deux périples, de loin, se ressemblent (plusieurs milliers de kilomètres à pied vers une ville symbolique), je suis parti à chaque fois pour des raisons très différentes et j’ai vécu le voyage aussi de manière très différente. Au lieu de réécrire le premier périple avec le recul de sept ans, j’ai préféré le laisser tel quel et traduire dans « Pèlerin d’Occident » cette différence que j’ai vécue au fil des mois de marche sur les chemins du monde.

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