Frédéric Gros, philosophe : « La marche nous permet de redécouvrir des joies simples »


Frédéric Gros : Marcher, une philosophie par Librairie-La-Procure

Revue de presse. « Marcher, c’est penser hors des sentiers battus, dit le philosophe Frédéric Gros au journal Le Monde. C’est un exercice spirituel ». Un interview à déguster d’un pas lent !

Professeur de philosophie politique à l’université Paris-XII et à l’Institut d’études politiques de Paris, spécialiste de l’oeuvre de Michel Foucault, Frédéric Gros a écrit un livre intitulé « Marcher, une philosophie » (Carnet Nord, 2009).

Suffit-il de mettre des chaussures de randonnée et de se mettre en marche pour aussitôt se transformer en philosophe ?

(…) Prenez l’expérience d’une journée de marche. La lenteur de la marche, sa régularité, cela allonge considérablement la journée. Et en ne faisant que mettre un pied devant l’autre, vous verrez que vous aurez étiré démesurément les heures. De sorte qu’on vit plus longtemps en marchant, pas au sens où cela rallongerait votre durée de vie, mais au sens où, dans la marche, le temps ralentit, il prend une respiration plus ample.

Par ailleurs, le rapport du corps à l’espace est aussi très impressionnant : par exemple la beauté des paysages est plus intense quand on a fait des heures de marche pour franchir un col.

C’est comme si le fait d’avoir fait preuve de persévérance et de courage physique pour parvenir à tel ou tel panorama était récompensé. Il y a, dans la contemplation des paysages par le marcheur, une dimension de gratitude, sans qu’on sache exactement si c’est le marcheur qui se récompense lui-même de ses efforts en s’offrant le plaisir d’un repos contemplatif ou si c’est le paysage qui remercie par une intensité supérieure offerte au seul marcheur.

De manière plus générale, un espace que vous appréhendez par la marche, vous ne le dominez pas simplement par le regard en sortant de la voiture (une prise de vue), car vous l’avez inscrit progressivement dans votre corps.

La marche nous permet d’aller au-delà d’une conception purement mathématique ou géométrique de l’espace et du temps. L’expérience de la marche permet aussi d’illustrer un certain nombre de paradoxes philosophiques, comme par exemple : l’éternité d’un instant, l’union de l’âme et du corps dans la patience, l’effort et le courage, une solitude peuplée de présences, le vide créateur, etc.

On connaît la promenade de Kant dans les jardins de Königsberg, les voyages du jeune Rousseau à pied, d’Annecy à Turin, de Paris à Chambéry, les promenades de Nietzsche dans les hautes montagnes de l’Engadine, les sorties quotidiennes de Thoreau en forêt. Tous les penseurs ont-ils été aussi de grands marcheurs ?

(…) Ce n’est pas tant que marcher nous rend intelligents, mais que cela nous rend, et c’est bien plus fécond, disponibles. On n’est plus dans le recopiage, le commentaire, la réfutation mesquine, on n’est plus prisonnier de la culture ni des livres, mais rendu simplement disponible à la pensée.

On parle d’un succès croissant des activités de randonnée. Elle compterait de plus en plus d’adeptes. Peut-on parler d’une nouvelle actualité de la marche ?

Il faut répondre à votre question en plusieurs temps. Premièrement, rappeler quand même que la marche, par sa lenteur, par la fatigue qu’elle entraîne, n’a pas cessé de représenter pour l’homme une contrainte dont il fallait se débarrasser par la richesse ou le progrès technique.

Si on redécouvre aujourd’hui les bienfaits de la marche, c’est que l’on commence à ressentir que la vitesse, l’immédiateté, la réactivité peuvent devenir des aliénations. On finit, dans nos vies ultramodernes, par n’être plus présent à rien, par n’avoir plus qu’un écran comme interlocuteur. Nous sommes des connectés permanents. Ce qui fait l’actualité critique de la marche, c’est qu’elle nous fait ressentir la déconnexion comme une délivrance.

Est-ce qu’on marche pour se retrouver ?

Pour se retrouver, bien sûr, au sens où, en marchant, vous laissez au bord des chemins les masques sociaux, les rôles imposés, parce qu’ils n’ont plus leur utilité. La marche permet aussi de redécouvrir un certain nombre de joies simples. On retrouve un plaisir de manger, boire, se reposer, dormir. Plaisirs au ras de l’existence : la jouissance de l’élémentaire. Tout cela, je crois, permet à chacun de reconquérir un certain niveau d’authenticité.

Mais on peut aller encore plus loin : la marche permet aussi de se réinventer. Je veux dire qu’à la fois, en marchant, on se débarrasse d’anciennes fatigues, on se déleste de rôles factices, et on se donne du champ.

En marchant, tout redevient possible, on redécouvre le sens de l’horizon. Ce qui manque aujourd’hui, c’est le sens de l’horizon : tout est à plat. Labyrinthique, infini, mais à plat. On surfe, on glisse, mais on reste à la surface, une surface sans profondeur, désespérément. Le réseau n’a pas d’horizon. (…)

Alors, « marcher, une philosophie » ?

Peut-être davantage : un exercice spirituel.

Source : « La marche est un authentique exercice spirituel« , Nicolas Truong, Le Monde (24/06/11)

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