Marie-Claire d’Aligny, celle qui marche dans la couleur

Marie-Claire d'Aligny

Marie-Claire d’Aligny, en 2009, à Kutch, district du Gujarat, à l’extrémité ouest de l’Inde

— Et vous, que faites-vous ?
— Je marche dans le rouge !

C’est par ces mots énigmatiques et poétiques que j’ai fait la connaissance de Marie-Claire d’Aligny, ma voisine de table au cours du repas annuel des voyageurs réunis par l’association Chemins d’étoiles. Un réseau animé par l’éditrice Gaële de La Brosse et l’écrivain Sylvain Tesson.

Il y a quelques jours, j’ai gravi la volée de marches conduisant à son « perchoir », un studio en plein centre de Paris, donnant sur des toits lustrés par la pluie — « comme si l’encre tombait du ciel », relève-t-elle.

Marie-Claire d’Aligny revenait d’un séjour de trois semaines dans le Gers (à Lectoure, étape vers Compostelle) où elle avait extrait, un à un, à la main, les stigmates rouges des pistils de safran. Rouge toujours.

Pour elle, le rouge est beaucoup plus qu’une couleur. En 2012, Marie-Claire a marché des « ocres du Roussillon » jusqu’aux fresques de Fra Angelico à Florence. Deux mois de marche et de bivouac en solitaire.

En 2009, en Inde, elle avait longé la côte du Gujurat, dans l’ouest de l’Inde pendant trois mois…

« Le rouge me questionne depuis 2010, lors du troisième séjour indien, mais pas sous la forme d’un paysage naturel, précise-t-elle. Il resurgit plus tard, dans un paysage enneigé, à travers des lectures, des œuvres plastiques, et le massif des ocres depuis Sénanque (Vaucluse). A partir d’un rêve dans un paysage de neige, des associations se sont opérées entre rouge et blanc… »

Blanc indien »des salines, du coton, du lait de bufflonne ». Blancheur qui faisait écho à un précédent séjour, en 2008, dans les vallées himalayennes du Kinnaur et du Spiti « encore saupoudrées de neige », de « lettres blanches inscrites par des lamas sur les sommets » et de « pétales blancs des pommiers en fleurs »…

Son métier d’enseignante en lettres vacataire lui permet une mobilité accrue, mais des revenus aléatoires.Elle consacre désormais une partie de son temps à l’écriture. L’un de ses récits raconte l’histoire de plusieurs « communautés de couleurs » (blanc du sel, rose comme la fleur, rouge safran, vert de la canne à sucre et bleu indigo) qui accueillent « ceux qui errent dans le désert »…

Marie-Claire d’Aligny utilise souvent le mot « épure ». Un mot qui correspond bien à son style de vie, dépouillé, voire émondé, comme pour mieux réfracter les mille et un scintillements de la vie. Elle pose sur tout ce qui l’entoure un étonnant regard chatoyant. Au souvenir de telle rencontre, telle lecture, tel spectacle de la nature, son regard décolle, ses mains virevoltent, le rythme de sa voix s’accélère comme si la scène se rejouait à l’instant même au-dessus de nos têtes.

Qu’est-ce que vous apporte la marche ?
La marche me permet d’avoir un rapport direct à la couleur. Dans le massif du Roussillon, j’ai vraiment marché à l’intérieur de la couleur. A certains moments, j’étais environnée de hautes parois pigmentées par l’oxyde de fer. La marche me met en mouvement, corps, âme et esprit. On dit d’ailleurs que les aveugles éprouvent les couleurs à travers des vibrations.

Quand marchez-vous ?
Après m’être réveillée, le matin, j’ai besoin de marcher une trentaine de minutes pour sentir l’air éveiller mon corps et mes cinq sens. Grâce à la marche, le corps s’étire dans tous les sens, comme si l’air venait aérer chaque vertèbre. Marcher, c’est aussi rester ouvert à la surprise d’une rencontre, d’une voix, d’une odeur. ..

Quel effet a une marche plus longue ?
Après trois à quatre heures de marche, ma pensée s’apaise et s’épure. Le regard change aussi : il y a du neuf. Il y a un lien étroit entre la marche et la danse, que je pratique aussi : passer d’un pied sur l’autre, le jeu des bras et des jambes…

Marcher vous aide-t-il à écrire ?
Oui, on oublie parfois que l’écriture est un exercice physique, un mouvement, un cheminement. Lorsque j’écris, je ressens des tensions musculaires, des courbatures. Quand je ne trouve plus mes mots, je sors marcher, un petit papier en poche pour noter l’idée qui va venir. Marcher met notre esprit en route, il le libère et l’épure.

Recueilli par Gilles Donada

Pour en savoir plus sur Marie-Claire d’Aligny, écoutez ma chronique du 24 novembre 2014.

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10 réponses à Marie-Claire d’Aligny, celle qui marche dans la couleur

  1. Et oui la marche solitaire vous permet de rencontrer votre moi-interieur, votre vous reel. Elle vous conduit a la reflection, vous oblige a vous regarder en face, votre responsabilite dans les evenements de votre vie. Il n’y a pas d’echapatoire. Cela vous conduit au pardon de vous-meme, et de pardonner les autres. Lorsque vous marchez dans la nature pendant longtemps, les mots prennent possession de vous meme, vous n’avez aucun controle car ils vous envahissent et prennent possession de votre corps, de votre coeur, de votre esprit, de vos mains. Votre papier, votre crayon deviennent vos companons. Vous ne pouvez controler cet instant magique. La beaute des mots coulent avec aise. J’ai parcouru le chemin de Saint-Jacques de Vezelay a Muxia, seule a l’age de 64 ans. Je n’etais pas une marcheuse. Cela a ete mon experience. Je n’avais fait aucune etude pour apprendre a ecrire. A mon retour, j ai ecrit un livre: Boots to Bliss. qui a fait succes en Australie ou je vis depuis 35 ans. Vendredi dernier, il y avait un petit article sur le journal: Dauphine Savoie, car j’avais remis a Monsieur Francois Hollande mon livre, lors de son passage a Sydney. Je vous souhaite une bonne journee d’Australie.

  2. loevenbruck dit :

    original !!!!!!!…………….

  3. Bruno Masala dit :

    Bravo pour ce regard porté, cette attention, cette présence à soi et au monde. Nous avons tous besoin d’éduquer notre regard, notre écoute.

  4. SCHROETER dit :

    Merci pour ce témoignage sur la marche de Marie-Claire d’Aligny,témoignage plein de couleur, de poésie et d’allègresse, dont notre monde occidental à tant besoin.

  5. Weisse Marie-Thérèse dit :

    Marcher avec la passion des couleurs…
    Ecrire dans le mouvement de la marche…
    puis le donner à lire…
    J’aimerais découvrir ce chemin de Marie-Claire avec qui je parlais peu de temps avant qu’elle ne se rende à Florence !

  6. Vuébat Pierre dit :

    Très beau témoigne de démarche d’ édification personnelle gráce à la Création.

  7. CLAIRE DE JUVIGNY dit :

    Vraiment très beau et très profond……
    Il faut que cette jeune finne poursuive sa marche et ses rêves !

  8. Bonsoir,
    Bravo à Marie Claire pour sa recherche de la Poésie et de la Sagesse dans la marche en tous horizons et je pense que son enthousiasme mérite publication pour partage.

    Marie Claire a donc des semelles de vent comme Rimbaud et son poéme Voyelles ( » i pourpre, sang craché, rire des lévres belles dans la colére ou les ivresses pénitentes » ) nous invite au mélange des sens qu’elle nous inspire ( ROUGE Safran) dans cette synesthesie poétique riche d’un œcuménisme de sensations.
    J’adore cette idée de couleurs liées à une marche en rencontres:
    – tout en haut de son studio parisien, on pense d’abord plus qu’au GRIS du zinc des toits au poéme en prose de Baudelaire  » Le Mauvais Vitrier » avec cette finale  » Voir la vie en ROSE…. ».
    -Baudelaire a aussi évoqué dans « Chacun sa chimére » sous un grand ciel GRIS l’ « invincible besoin de marcher… par ceux qui sont condamnés à esperer toujours ».
    -on connait aussi l’irrésistible besoin de marcher vers Compostelle en recherche d’une mystique profondeur NOIRE au fond de son âme ( « ivresses pénitentes? »).
    – mais Marie-Lorraine au delà de ce NOIR quasi clérical préfére aussi comme Stendhal le ROUGE romantique (pas couleur de l’uniforme militaire mais) MILITANT…

    Dé-MARCHE ROUGE, POETIQUE et MILITANTE…
    Publiez donc toutes les COULEURS de ses Rencontres.

    Cordialement
    Thomas VILLARD

    PS Le ROUGE est aussi la COULEUR de l’AMOUR.

  9. d'Aligny dit :

    Merci de partager avec nous

  10. Crumeyrolle dit :

    Depuis qu’il s’est relevé pour scruter l’horizon et qu’il essayé de le rejoindre, l’homme marche.
    Par sa marche il a conquit, s’est inscrit, et a convertit tous les paysages qu’il a rencontré, ne se lassant jamais de continuer infatigablement à oeuvrer pour atteindre un but non défini au départ, mais qui s’est vite révélé incontournable : insuffler la civilisation qu’il modèlera à sa convenance.

    Marie-Claire nous a rappelé tout cela et plus encore, revenir à la dimension de l’homme, marcher au rythme du pas à pas, le seul qui lui va, savoir s’arrêter pour l’autre.

    elle qui est conteuse née, prend prétexte des couleurs pour mieux partager et imager ses intrusions dans le monde que nous avons depuis longtemps oublié, celui où l’on vit à hauteur d’homme.

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