Père Emmanuel Gobilliard : « On part d’abord dans sa tête vers Compostelle »

Le Père Emmanuel Gobilliard, le recteur de la cathédrale du Puy-en-Velay a un profil atypique. Ce jeune prêtre est un mordu de théâtre et des arts en général. En Italie, il était bénévole dans un hôpital qui soignait les malades du SIDA. C’est sur la route de Compostelle qu’il a éprouvé la solidité de son engagement dans la prêtrise.

Interviewé pour le « Guide spirituel des chemins de Saint-Jacques » (Ed. Presses de la Renaissance, p. 34-35), le Père Emmanuel Gobilliard évoque le dispositif d’accompagnement des pèlerins à la cathédrale. Pour le Blog des marcheurs, il confie comment il vit la rencontre avec les pèlerins, en tant qu’homme et en tant que prêtre.


Gilles Donada : N’y a-t-il pas plusieurs départs vers Compostelle ? On est déjà parti dans sa tête avant de partir physiquement ?

Père Emmanuel Gobilliard : Effectivement, la plupart des pèlerins que nous recevons à la cathédrale du Puy-en-Velay partent à la suite d’une décision murement réfléchie. On part d’abord dans sa tête avec l’intention de faire ce pèlerinage. Cette intention est souvent liée à un moment marquant de la vie : soit un évènement douloureux, une maladie ou la perte d’un proche soit une souffrance liée à la situation familiale, une séparation soit une souffrance liée à l’activité professionnelle. Beaucoup de personnes partent à cause de difficultés professionnelles. Certaines sont au chômage.

Une fois que la décision est prise, on cherche le moment propice. Pour beaucoup, ce sont de jeunes retraités qui partent. La retraite elle-même est l’occasion de partir dans leur esprit. Cela permet une réflexion pour savoir ce qu’ils vont faire par la suite, prendre le temps de se retrouver en couple après une vie professionnelle mouvementée.

De plus en plus de jeunes font le pèlerinage de St Jacques de Compostelle pour de vraies bonnes raisons non pas pour se promener ou prendre un temps de vacances mais pour des raisons plus sérieuses. Leur départ s’articule pendant leurs vacances d’été et parfois en groupe : ils attendent des amis pour pouvoir partir.

Dans votre expérience de marcheur, avez-vous vécu des départs marquants ?

Je suis parti deux fois. J’ai fait la première partie de la route en 1986 sur 3 ans avec différents groupes et j’ai parcouru l’Espagne pendant cette période.

Le départ le plus marquant était en 1991, lorsque j’ai choisi de faire la route entre le Puy et les Pyrénées pour boucler la boucle. J’ai décidé de partir très vite, l’avant-veille du départ, je suis parti sans argent, tout seul pour préparer ma vocation sacerdotale et cette solitude face à Dieu sur le chemin m’a permis de réfléchir et de me préparer à l’entrée au séminaire qui arrivait.

Dans votre expérience de prêtre et de recteur du Puy-en-Velay, comment vivez-vous le départ des pèlerins ?

Dans mon expérience de prêtre, la pastorale des pèlerins de St Jacques est très importante, c’est un grand moment de rencontres. Je vis le départ des pèlerins comme un grand moment de ma journée.

Le matin à 7h lors de la messe et de la bénédiction, je suis toujours admiratif lorsque je vois leur diversité, leur motivation, le sérieux de leur démarche, leur attention particulière à la prière de bénédiction, leur émotion aussi.

Le lien avec les pèlerins se vit aussi de façon personnelle et là, j’essaye d’être à l’écoute. Je me rends compte qu’il y a très peu de lieux où les gens sont écoutés et beaucoup sont avides de parler d’eux, de leur histoire, de demander des conseils sur le départ.

Cela demande plus de temps et cela se déroule lors de la rencontre personnelle de la veille au soir ; c’est source d’une grande action de grâce de rentrer dans l’intimité de ces personnes et de comprendre leur attente, leur motivation, d’essayer d’y répondre modestement le lendemain matin et je suis amené à travers la rencontre de ces pèlerins à découvrir qu’il y a parfois des souffrances intimes et profondes très peu exprimées qui surgissent au moment de cette rencontre personnelle.

Ceux qui me touche particulièrement sont ceux qui prennent le risque de la rencontre, c’est-à-dire qu’ils décident, en couple de partir à deux pour pouvoir avoir un vrai dialogue pendant ce temps de pèlerinage, pour pouvoir se retrouver, pour pouvoir affronter une difficulté relationnelle dans le couple. Ils prennent le risque de se retrouver face à face. la volonté de réagir, c’est l’inverse d’une réaction dépressive, c’est vraiment une réaction expressive qui les amène à partir sur le chemin.

Parmi les catégories de ceux qui prennent le risque de la rencontre, il y a ceux qui partent avec leur enfant adolescent ou jeune, les pères avec leurs fils en particulier dans le but inavoué peut être mais présent dans leur cœur de finir le chemin en leur disant qu’ils aiment leurs enfants ; il faut que le fils puissent l’exprimer au père.

Je vois beaucoup plus de père avec leur fils que de mère avec leur fille mais je crois que cela correspond à une réalité : une difficulté de situer la paternité, de vivre une certaine paternité et ils essayent de se rattraper dans cette démarche de pèlerinage et de vivre le lien particulier qu’ils ont avec leurs enfants.

Partir, tous le monde en rêve, mais peu le font, quelles conditions doivent être réunies pour partir ?

Il y a très peu de conditions qu’il faut réunir pour partir, en tout cas matérielles. Ce sont surtout des conditions intérieures : ne pas trop prévoir, planifier ; le départ un peu impulsif non préparé n’est pas nécessairement mauvais puisque on ne part pas au bout du monde, sauf pour que ceux qui viennent de très loin. Pour ceux qui sont dans l’Europe proche, ce n’est pas difficile de partir, il suffit d’avoir une vraie motivation et de suivre les conseils décrits dans certains livres et sites.

Les conditions sont surtout psychologiques. Il faut vouloir partir, quitter son environnement habituel, faire un effort sur le téléphone portable, se séparer de la télévision c’est-à-dire de la relation médiatique en général pour vivre des vraies relations personnelles, immédiates avec les gens qui nous entourent. Cela demande un minimum d’effort pour être prêt à rencontrer tous ceux qui ne sont pas de notre milieu, de notre environnement habituel, tous ceux que nous n’aurions jamais rencontré dans la vie citadine qui est la notre.

Nous pouvons les rencontrer même au-delà des barrières que sont la langue, les idées préconçues, les a-priori. On ne fait pas le pèlerinage pour prendre des photos, même s’il faut bien en prendre quelque unes, on ne le fait pas pour nourrir un site internet.

Il ne faut pas hésiter à prévenir sa famille, ses amis que l’on sera indisponible sauf en cas d’urgence pour qu’on puisse vivre le pèlerinage à fond. Il faut être ouvert à l’imprévu, préparer son sac (attention il ne faut pas qu’il soit trop lourd !) et que nous ayons des conditions matérielles correctes pour pouvoir marcher mais une fois qu’on a fait le minimum de préparation, il faut être capable de changer son itinéraire en fonction d’une rencontre ou d’un lieu qu’on a découvert, d’avoir une souplesse au niveau de l’hébergement, ne pas avoir peur de vivre une promiscuité (c’est le cas de la plupart des gîtes).

Il faut être prêt à vivre un moment très différent de ce qu’on vit habituellement, savoir prendre le temps, , ne plus être stressé par les horaires ou les contraintes matérielles. Avoir comme seule contrainte de regarder, d’écouter et de rencontrer.

Qu’est-ce qu’un mauvais départ ?

Le mauvais départ est de le faire pour plusieurs raisons sauf la raison la plus importante : la rencontre. Etre capable d’être surpris par les autres, par Dieu et de se poser les bonnes questions et de les partager (vie, souffrance mort, Dieu), d’être prêt à écouter le dialogue spirituel des uns et des autres. Si l’on fait cela, ce sera un bon départ.

Mais il n’y a pas que la rencontre avec Dieu et les autres, il y a la rencontre avec soi même. Il ne s’agit pas d’une remise en question totale mais le pèlerinage nous apprend à mieux nous connaitre, nous aide à nous transformer intérieurement.

Finalement le bon départ ou le bon chemin ne se vérifie que dans la vie quotidienne qui suit le chemin de st Jacques. Ce n’est pas qu’une expérience ponctuelle, c’est une expérience qui doit nous amener à vivre différemment dans la vie quotidienne et j’aime pas dire que l’on vérifie la réussite d’un pèlerinage que lorsqu’on est revenu chez soi.

Théoriquement, cela doit enrichir nos relations quotidiennes même avec ceux qui sont restés à la maison à condition de ne pas imposer son expérience, de rester humble. La condition d’un bon départ, d’un bon chemin et d’un bon retour, c’est toujours l’humilité de savoir que beaucoup nous ont précédés, que nous avons un corps qui souffre ; nous pouvons avoir des moments de découragement, alors nous avons besoin des autres tant physiquement que psychologiquement ; spirituellement le chemin nous apprend cela.

Et pour le retour on doit être dans les mêmes conditions : accepter de recevoir de l’autre. Souvent on a l’orgueil de vouloir toujours donner, imposer sa présence, son expérience, de vouloir prouver aux autres qui on est et on découvre qu’à travers le chemin, les vraies amitiés, relations se vivent au moment où je peux dire à l’autre : « J’ai besoin de toi ».

Recueilli par Gilles Donada/blogdesmarcheurs.fr

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4 réponses à Père Emmanuel Gobilliard : « On part d’abord dans sa tête vers Compostelle »

  1. Christian dit :

    J’étais parti du Puy pour une rando avec des amis. Je suis allé à la messe de 7:00. Le Père Emmanuel Gobilliard a transformé ce qui devait être une rando sur les chemins de St Jacques en pèlerinage. Un grand merci !

  2. godeschalk dit :

    En 89, je suis parti en vtt pour Compostelle en solo. J’avais tout préparé dans le détail. Dans ma tête il s’agissait d’une expérience sportive. Ma rencontre avec un frère moine du monastère pyrénéen à Roncevaux suivie de la messe des pèlerins, le soir venu, a tout fait basculer. Le lendemain c’est en tant que pèlerin que Je suis descendus en Espagne. Cet « état » d’esprit ne m’a plus jamais quitté. Encore aujourd’hui, j’aime accueillir des « pèlerins » en pèlerin dans le sanctuaire.

  3. doucet pierre dit :

    pelerin de normandie merçi pour le témoignage de frére émanuel qui me touche particulierement il à sut trouver les temps fort d’un pélerinage je partage se chemin depuis 2005 compostella2010 sera un moment important avec nos amis anglais notre bourdon et livre reviendront au puit en velay en septembre .amitiée à tout les jacquets .ultréia .pierre

  4. Pierre-Yves Vachet dit :

    Superbe article le chemin est une renaissance

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