Sandrine Cnudde : « Le paysage me transforme »

Sandrine Cnudde, 38 ans, a quitté son métier d’architecte paysagiste pour devenir « artiste en marche ». En 2007, pendant plus d’un mois, elle a parcouru seule  le littoral hollandais (915 Km) pour son projet artistique baptisé « Eauland Prospekt » autour du thème de la montée des eaux.

Du 1er au 10 mai, elle ouvre son atelier-galerie à Uzès (Gard) dans le cadre de la manifestation Chemins d’Art pour exposer son travail (photographie, écriture, ambiances sonores au cœur de carnets de marches singuliers) et témoigner de ce qui l’anime. Interview.

> Comment est né votre projet Eauland Prospekt ?

Sandrine Cnudde : A la suite d’un accident de voiture sans gravité, j’ai décidé d’arrêter d’exercer le métier d’architecte paysagiste. Je peinais à trouver ma place sous la forme de profession libérale et j’étais trop autonome pour être salariée.

Quand j’ai choisi de rebattre les cartes, j’étais de nouveau en phase avec ma relation vitale et intense avec la nature. Marcher, voyager, raconter des histoires au retour et composer de petits morceaux de la musique des chemins, c’est là mon nouveau mode d’expression né du paysage. Je ne cherche plus à le transformer, c’est lui qui me transforme. C’est un bouleversement !

> Quel était votre idée de départ ?

Je me suis interrogée sur l’impact de la montée des eaux liée au changement climatique sur le pays européen le plus exposé – et le plus armé- : les bien nommés Pays-Bas. Une idée de base assez simple, que je situe à la croisée du reportage qui nécessite un engagement physique et de la flânerie romanesque. J’ai emporté avec moi carnets pour écrire et dessiner, appareil photo et matériel de prise de son. Je n’avais aucune idée de la forme qu’aurait mon travail artistique au retour, ni même comment lui donner une dimension artistique.

J’avais pris contact avec des scientifiques et des réalisateurs d’un documentaire remarquable « Dutch light » qui n’ont finalement pas été disponibles pour me rencontrer, alors j’ai été très libre et je me suis beaucoup informée dans les musées locaux et surtout en observant le paysage (je suis architecte paysagiste, les « lectures » de paysages me sont familières).

Et puis je suis partie aussi pour me confronter au « grand plat », moi qui pratique plutôt l’altitude et la montagne depuis l’enfance. Comment allais-je ressentir des journées de 40km sous un ciel peut-être écrasant, allais-je m’ennuyer, allais-je perdre le nord ou découvrir que la terre n’est pas ronde ?

> A votre retour de Hollande, comment s’est passé votre retour à la vie « normale » ?

Et bien justement, je n’ai pas une vie « normale », pas de contraintes familiales, pas d’horaires, je suis libre de me concentrer sur ma nouvelle forme d’expression et de rencontrer les personnes qui y sont sensibles. Il n’y a pas rupture entre la marche et la vie, pour moi, la marche est la vie.

Maintenant, je cherche à diffuser mon travail par des projections du diaporama, des expositions, des lecture en librairie… Occasionnellement, je participe à des concours d’idées, et je remets ma casquette de paysagiste le temps d’un secours ponctuel pour amis ou ex-collègues en détresse.

> Deux  ans après avoir  achevé cette route, que vous en reste-t-il ?

Sur le plan du plaisir de la marche, au-delà des difficultés à trouver mon chemin (les canaux ne permettent pas le vagabondage aléatoire), j’ai vécu des moments d’une concentration extrême, proches de la méditation où sur des routes toutes droites je plongeais en moi-même dans de grands fonds silencieux, calmes et pleins comme jamais je n’en avais connu. Aucune pensées alors, aucun manque. Je me sentais à la bonne place au bon moment. Vivante. Quand la vie se fait grinçante, je tente de retrouver cette sensation.

Je suis partie pour comprendre et témoigner, je suis rentrée troublée par la capacité des hommes à s’installer et à prospérer sur Terre, en ce cas, contre la nature. Un mois de marche m’a ouvert les yeux sur la façon dont s’est construit ce pays littéralement sur l’eau, et sur le rapport à la nature qu’un tel acharnement implique. J’ai réalisé à travers chacun de mes pas que l’homme peut vraiment tout faire : une roseraie dans le désert, une ville sur la mer, appeler « nature » ce qu’il a crée de toute pièce et que si il répond temporairement à la question du besoin, qu’en est-il de celle du sens?  Je vous donne rendez-vous dans 20 ans, si je peux refaire le même parcours le reportage sera complet, mais peut-être alors devrais-je prendre des rames !

Sur le plan artistique, je sens que Eauland Prospekt n’est qu’un début mais que la direction est prise : marcher pour ressentir et témoigner du ressenti sur un axe qui relie les hommes à leurs territoires. Utiliser les techniques classiques du dessin et de l’écriture en parallèle du multimédia avec la composition de courts films. Créer des livres de manière artisanale. Aller à la rencontre des assoiffés d’horizon dont les yeux s’agrandissent à l’écoute de mes aventures.

> Quels sont vos projets liés à la marche ?

Après ce travail sur la sédentarisation, l’ancrage, je m’intéresse à la migration, aussi bien animale qu’humaine, autant volontaire, qu’infligée. Je mets en place une expédition au long cours sur 2 continents qui débuterait en été 2010, mais je me pose encore trop de questions pour répondre précisément à la vôtre !

Plus proche dans le temps, je prépare la mise en image d’un spectacle musical avec la compagnie Black Dog autour du pèlerinage à Saint Gilles du Gard. Un travail sur le visible et l’invisible prévu pour septembre à Uzès, Gard. Je reviens justement de cette fameuse « voie Régordane » (mes photographies).

> Que représente la marche pour vous ?

Je me mets volontairement en mouvement au grand air d’un monde infiniment complexe. C’est ainsi que je trouve ma place, mon rythme, mon plus grand bonheur pour ensuite composer une oeuvre singulière et marginale. La solitude est nécessaire pour être au plus proche de mes émotions, c’est la condition pour laisser venir l’inconnu et pouvoir rencontrer frère renard et sœur mousse !

La phase de préparation m’apporte aussi beaucoup, choisir l’itinéraire et le matériel, affiner la diététique, c’est une façon stimulante d’assurer ma sécurité…et de rassurer mon entourage qui a toujours plus peur que moi de ce qu’il « pourrait m’arriver ».

> Quel est votre plus fort souvenir de marche ?

Je pense à deux expériences opposées : le Tour du Mont Blanc et le West Highland Way en Ecosse.

Le premier me voyait peu sûre de moi en haute montagne, toujours inquiète de la météo, du rocher glissant, du poids du sac… J’ai apprivoisé beaucoup de peurs et abandonné certains réflexes de citadine pendant cette marche là. J’ai éprouvé beaucoup de fierté à mener cette expérience à son terme seule et aux limites de mon endurance. Je suis plutôt frêle et j’ai alors pris confiance dans ce tout petit corps qui peut aller très loin au milieu de gigantesques montagnes. Un bonheur physique, donc.

En Ecosse, le chemin était facile, j’étais portée par une plénitude joyeuse qui ne m’a pas quittée et que je n’ai jamais retrouvée aussi longtemps. Tout chantait en moi et je m’étonnais moi-même de ressentir une si grande joie sur ces plateaux d’origine glaciaires, entre ces sous-bois couverts de jacinthes odorantes et les objets que je trouvais quotidiennement sur le chemin, comme si quelque farceur devinait que j’avais besoin d’un bonnet, de menu monnaie ou d’un fruit !

Cette liberté joyeuse avait une certaine dimension mystique. Ce deux voyages réunissent les grandes qualités de la marche, à mon sens : l’activité physique qui permet d’atteindre une dimension plus grande que la nôtre au contact vital de la nature.

Recueilli par Gilles Donada/Blog des marcheurs

  • Le blog de Sandrine Cnudde (Eauland Prospekt est retracé dans ses notes d’avril et de mai 2007).
  • Du 1er au 10 mai 2009, Sandrine expose son travail dans le cadre de l’édition 2009 de Chemins d’Art, au cours de laquelle 80 artistes ouvrent leurs ateliers. L’atelier-galerie de Sandrine Cnudde est situé 3, rue Saint Roman à Uzès. »Je marche longtemps et plutôt seule, explique Sandrine au Midi Libre (26/04/09). Au retour, photographies, sons, écrits, révèlent cette expérience. »

L'invitation de Sandrine Cnudde

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4 réponses à Sandrine Cnudde : « Le paysage me transforme »

  1. sab'in dit :

    hello ma sandrine,belle decouverte de toi!encore des surprises,ta sensibilité m’emeut(suis pas sur de l’orthographe!)
    à bientot d’en savoir plus!!
    jolie route,des baisers plein…..

  2. catherine B dit :

    Je me dis voilà une belle personne, sensible, réfléchi, et directe,
    et en plus j’ai la chance de la connaitre,
    ne changes pas ta route, ton chemin est devant toi,
    merci de nous offrir de si beaux cadeaux…BIZZZZZZ

  3. Florian CNUDDE dit :

    Je suis admiratif 🙂

  4. yvane besson dit :

    etes vous toujours a uzes… ou je vous avez rencontrer il y a quelques annees!

    felicitation pour votre travail!
    bien cordialement

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