Suisse : licenciée, Dominique marche vers Compostelle

Revue de presse. En fin d’année, Dominique, 50 ans, a vécu la fermeture, à Morges (Canton de Vaud, Suisse), de l’entreprise où elle travaillait. Pour tourner la page, elle a marché quatre cents kilomètres, de Burgos à Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne. Source : Fémina (Suisse).

«Je me suis reconstruite sur le chemin de Compostelle», Cécile Gavlak, Fémina Suisse (avril 2010)

J’ai été embauchée comme réceptionniste, au siège européen d’une grande entreprise de chimie, à Morges [au bord du lac Léman, en Suisse NDLR]. La responsable des ressources humaines m’avait contactée grâce au bouche à oreille. Deux semaines après, je commençais. J’avais perdu mon emploi précédent un mois et demi plus tôt. Tout a donc été très vite. Ce nouveau bureau était comme une grande famille à l’entente exceptionnelle. Chacun pouvait prendre des décisions. Travailler en liberté, ça donne des ailes. J’avais beaucoup de plaisir à me lever le matin. J’étais responsable de la réception. Je devais, entre autres, m’occuper des assistantes et de la comptabilité. Dès qu’il y avait un souci dans l’entreprise, je m’en chargeais. J’avais parfois l’impression d’être une maîtresse de maison.

On nous a convoqués par e-mail, un jour du mois de juillet 2008. Le directeur a annoncé qu’un rachat était signé. Notre entreprise, qui employait 75 personnes, serait vendue à un groupe concurrent. Sur le moment, ça a été la consternation. Et dès le lendemain, il y a eu beaucoup de rire et d’excitation car ceux qui possédaient des actions gagnaient le gros lot. Puis, ils se sont mis à se plaindre. C’était indécent car ils avaient touché des millions. Les autres, nous avons eu droit à trois semaines de bonus pour chaque année de travail. Je faisais partie de l’entreprise depuis vingt-cinq mois. J’ai eu soudain l’impression d’être une assistante sociale. Les gens se confiaient beaucoup à moi. Tout le monde avait peur. La plupart avaient des inquiétudes matérielles. Il faut dire que nous étions très bien payés. Beaucoup de managers et d’assistantes n’ont toujours pas retrouvé de travail aujourd’hui.

Le rachat devait se faire fin 2008, mais des problèmes ont retardé l’échéance. Les deux firmes se sont retrouvées devant les tribunaux. Des personnes haut placées m’assuraient que j’aurais ma place dans la future structure. J’ai fait confiance. Ce qui m’a permis d’apprendre beaucoup de choses. Des collègues très gentils sont devenues désagréables. D’autres, au contraire, se sont rapprochées de moi. En février 2009, l’ambiance était de plus en plus crispée. Le groupe qui nous rachetait imposait ses règles. On a vraiment senti le changement. C’était radical. Nous n’avions plus la même liberté. Certains disaient que notre entreprise fermerait. C’est devenu un combat de se lever chaque matin.

Pendant l’été, j’ai décidé que je partirais sur le chemin de Compostelle dès que ce serait terminé. J’avais besoin d’être décontaminée des mauvaises ondes et des mauvaises pensées. Je devais partir pour croire de nouveau à la bonté de l’être humain, car j’avais perdu mes certitudes. Au boulot, le taux d’absentéisme était devenu énorme. Il y a eu beaucoup d’accidents. Moi-même, j’en ai eu un . J’étais chez moi, en bas, à la buanderie. C’était un dimanche. Le lundi, il fallait retourner au travail. Je montais les escaliers en portant le panier à linge. J’étais en tongs et j’ai glissé. Je me suis déboîté l’épaule. Ça n’avait rien d’anodin. Je n’avais plus envie. Tout s’est terminé en décembre 2009. Je n’ai pas voulu être là pour vider les bureaux. Le 23, à 16 heures, je quittais l’entreprise. Un soulagement.

J’avais entendu dire qu’il y avait une certaine bonté, une fraternité entre pèlerins, à Compostelle. Idéalement, j’aurais voulu marcher six cents kilomètres, mais je n’avais pas assez de temps. J’ai donc décidé d’en faire quatre cents, entre le 18 janvier et le 6 février. La veille de mon départ, l’aînée de mes trois filles m’a demandé si j’avais peur. J’ai répondu «non», même si je sentais quelque chose qui n’allait pas. Puis, son petit ami m’a posé la question: «est-ce que tu as le trac?». C’était ça. Le trac, comme quand on va entrer sur scène. Au moment où mon train a quitté la gare de Lausanne, ce sentiment a disparu.
Sur le chemin de Compostelle, j’ai trouvé une famille

En hiver, il y a peu de monde. Au cours des trois premières étapes, je n’ai croisé personne. Mais j’étais heureuse d’être là-bas. A la troisième auberge, la dame qui s’occupait des lieux m’a dit que j’étais très courageuse. Je lui ai répondu que, sur ce chemin, rien ne pouvait m’arriver car il était sûr, et que j’avais une bonne étoile au-dessus de la tête. Après mon passage, trois Espagnols ont logé dans cette auberge. La femme leur a parlé de moi: «une petite dame avec un gros sac», a-t-elle dit. La disproportion l’avait impressionnée. Ils m’ont retrouvée à Leòn, une assez grande ville. J’avais passé la nuit à l’hôtel. Car, les trois jours précédents, j’avais dormi dans des auberges sans chauffage ni eau chaude. Il pleuvait. Un des Espagnols est venu vers moi et m’a dit: «Est-ce que tu t’appelles Domino?» Je me suis alors mise à marcher avec eux.

Le rythme des trois Espagnols était très sportif, ils avaient tendance à accélérer. Quand ils faisaient une foulée, j’en faisais trois. J’ai eu une ampoule à un pied. Un soir, un docteur était de passage à l’auberge où nous dormions. Il m’a fait une piqûre pour éviter que ça ne s’infecte et m’a interdit de marcher le lendemain. Comme mes compagnons espagnols avaient des problèmes de timing, ils ont donc continué sans moi. Le jour suivant, j’ai dormi toute la journée. Je suis repartie le lendemain matin. Deux cents mètres plus loin, je rencontrais cinq Italiens. Ils avaient dormi dans une auberge privée. Je suis arrivée à Saint-Jacques-de-Compostelle avec eux, le 4 février.

Ça m’a beaucoup émue de recevoir mon diplôme à la cathédrale. J’étais étonnée d’être touchée à ce point. Je suis très croyante mais je ne vais pas souvent à l’église. D’arriver à la cathédrale bondée et d’entendre mon nom parmi les neuf pèlerins, c’était très touchant. Pendant Compostelle, je n’ai pas beaucoup pensé à la fermeture de mon entreprise. Sauf quand mes compagnons me demandaient ce que je faisais dans la vie. J’ai pu oublier les comportements de certains collègues qui s’étaient conduits comme de vrais serpents. Je me suis décontaminée des mauvaises ondes. Il y a une force là-bas. Quand mon avion a décollé, je me suis mise à pleurer. Je suis revenue en Suisse sereine et optimiste.

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1 réponse à Suisse : licenciée, Dominique marche vers Compostelle

  1. Témoignage poignant comme d’habitude, peut-être un peu plus que d’habitude. L’idée de se décontaminer des mauvaises ondes est pleine de sens. L’apprentissage de son propre rythme, la découverte de son vrai soi aussi. Quand à la fraternité, c’est un exemple de plus.
    On aimerait connaître la suite, disons dans les prochains mois.
    Merci
    J F

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