Une journaliste québécoise expérimente la voie du Puy vers Compostelle

Revue de presse. Hélène Clément, journaliste au quotidien québécois Le Devoir a pris le chemin du Puy vers Compostelle dont elle raconte son périple entre Le-Puy-en-Velay et Conques. Source : Le Devoir (Québec, Canada).

« Saint-Jacques de Compostelle« , Hélène Clément, Le Devoir (21/11/09)

Deux cents kilomètres à pied, aucune difficulté montagnarde. De l’hébergement à profusion, une organisation transbagages impeccable, un lieu inouï de rencontres. N’en demeure pas moins que la première étape de la «Via Podiensis» (ou GR 65) est une épreuve de vérité pour bien des marcheurs: sac à dos trop lourd, ampoules aux pieds, angoisse de l’étape du soir… Continuer ou pas? On opère les petits réglages d’usage, on étudie la logistique, on se calme. Et puis, comme par miracle, de randonneur on devient pèlerin. «Ultreïa» («Va de l’avant!»).

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«La Via Podiensis demeure le chemin d’origine», explique Gilles Robineault, animateur à l’Association du Québec à Compostelle, un regroupement de Québécois qui aident à faciliter la réalisation du pèlerinage en France et en Espagne. «Non seulement le chemin est-il imprégné d’une vie et d’une spiritualité tenaces, mais il dispose aussi d’une infrastructure touristique dont ne bénéficient pas les autres voies: gîtes, restaurants, toilettes, points d’eau… » Le GR 65 traverse sur 750 kilomètres le sud de la France avant de rejoindre le Pays basque. Côté espagnol, c’est le «Camino Francès» qui prend le relais sur une distance de près de 780 kilomètres.

Chrétiens, athées, libres penseurs… plus de 100 000 âmes foulent chaque année le chemin de Compostelle. Les motivations sont de tout poil: quête spirituelle, découverte de soi-même, création de liens, résolution de problème, célébration de ses 50 ans…À chacun son chemin. En ce qui me concerne, c’est par intérêt touristique qu’en septembre, sur un coup de tête, sac au dos, capeline et bottes de marche, j’ai pris la route. J’allais rendre compte du phénomène de Compostelle qui dépasse le cadre strict d’un vagabondage religieux, à l’heure où la pratique catholique toussaille.

Vingt minutes de marche séparent la gare du Puy de l’Appart’hôtel des Capucins où je logerai ce soir-là. Heureusement que j’avais réservé une place car le gîte d’étape affiche complet. Je serai seule dans ma chambre, un choix judicieux pour mieux dormir après un long voyage qui m’a conduit de Montréal à Genève, puis de Genève à Lyon en train, et au Puy via Saint-Étienne. Demain commencera la vraie vie de dortoir. Et il est clair que je devrai composer avec les ronfleurs.

Le Puy charme dès lors qu’on pose le pied sur le quai de la gare. Construite autour d’une série d’éperons rocheux, la ville basse fourmille de restaurants et de boutiques. «On dirait un gros village», remarque Marie, une amie avec qui je ferai un bout de chemin. «Et regarde cette dentelle.» C’est vrai, depuis le XVe siècle, le Puy est l’un des centres historiques de la dentelle au fuseau. Et reconnu aussi pour la lentille verte.

Tout est convivial ici. Est-ce sa petite taille qui invite à la courtoisie ou sa tradition d’accueil millénaire chrétienne qui marque les mentalités ?

Croyant ou pas, l’office du matin à la cathédrale Notre-Dame-de-l’Annonciation est un incontournable pour le randonneur qui en est à sa première expérience sur le Chemin de Compostelle. Un point de départ symbolique avant la grande aventure qui, pour certains, durera deux semaines, un mois tout au plus, et pour d’autres 62 jours jusqu’à terme.

D’abord la bénédiction matinale, puis la signature du livre d’or de la sacristie et l’obtention de la credencial, carnet du pèlerin sur lequel est apposé à chaque halte un tampon soit par le gîte d’étape, soit par le curé, la poste… le dernier étant évidemment celui de la cathédrale de Santiago.

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On descend rue Chenebouterie jusqu’à place du Plot, on bifurque sur la droite pour emprunter la rue Saint-Jacques, puis la rue de Compostelle en direction de Saint-Privat-d’Allier, deuxième étape, 24 kilomètres. Mon sac à dos aurait dû peser entre cinq et huit kilos, il en pèse douze. Mis à part mon sac de couchage prévu pour des températures au-dessus de -25 degrés, tout m’apparaît nécessaire. «Tu transportes tes peurs», me lance d’entrée de jeu Claude, une pèlerine dans la jeune cinquantaine qui en est à sa troisième expérience sur la Via Podiensis. Ah bon!

Aux pèlerins de longue durée, souvent les plus authentiques dans leur démarche, comme René, un routier québécois en changement de carrière qui souhaite atteindre Compostelle puis le cap Finisterre début décembre, ou Walter, cet Autrichien de 78 ans qui marche pour la quatrième fois depuis Vienne jusqu’à Compostelle, s’ajoutent les vacanciers jouant aux pèlerins pendant une couple de semaines, lookant le chemin d’un air de Club Med, surtout entre Puy-en-Velay et Conques.

D’où l’importance de réserver les premiers gîtes si on ne veut pas se retrouver à la rue. «Par contre, pas plus de quatre soirs à l’avance», m’expliquait le cinéaste Alain de la Porte, qui présentait récemment au Québec un film et une conférence sur Compostelle, dans le cadre des soirées des Grands Explorateurs. «C’est simple, en réservant plusieurs jours à l’avance, le marcheur prend le risque d’un effet domino s’il ne peut atteindre l’étape au jour et à la date prévus. Ce qui est le cas lorsqu’on se retrouve avec des ampoules terribles.»

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On peut tricher sur la Via Podiensis. On a beau se trouver sur des voies de sainteté, le monde reste ce qu’il est. Je le confesse: nous avons (mes compagnes de quelques jours et moi) sauté une étape. À cause d’une erreur de calcul qui nous obligeait à parcourir en une journée 44 kilomètres, entre Aumont-Aubrac et Saint-Chély-d’Aubrac. Pas question! Surtout sachant que pour quelques euros on peut monter à bord d’un transbagages qui nous mènera à l’étape suivante!

Du coup, on a expérimenté l’effet domino. Ça va, ça va, on a compris, même les étourdis ont le droit au chemin! Toujours est-il qu’on aurait dû dormir à la Tour des Anglais, à Aubrac, et qu’on a pris une chance de poursuivre jusqu’à Saint-Chély-d’Aubrac, sans réservation cette fois-ci. Et moi qui pensais qu’il était toujours possible de trouver refuge. En tout cas, pas dans le très charmant village de Saint-Chély-d’Aubrac, avec sa Croix du pèlerin sur le pont Vieux, classée depuis peu au Patrimoine mondial de l’humanité. On n’ose pas imaginer le premier week-end de mai, celui de la transhumance, où l’on file l’aligot avec énergie. Personne n’a dormi sur le parvis de l’église mais on a trouvé un gîte tard et payé le gros prix. Néanmoins sans punaises, ni ronfleurs.

«Ultreia!», «Va de l’avant!», me lance Claude. Tiens, la voilà! «Ce qui est formidable sur ce chemin, plaisante Antoine, un Français du département de l’Ain venu randonner pour le simple plaisir de la chose, c’est qu’il ne se passe rien d’inouï: on marche, on mange, on parle, on dort. On chemine ensemble quelques jours, on se sépare, on se retrouve. Le matin, on réserve le gîte du soir, le midi, on pique-nique dans le champ avec les vaches ou à l’ombre d’un châtaignier, en après-midi, on réserve son transbagages pour le lendemain.

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C’est ça, la Via Podiensis: des amitiés, des ronfleurs, un verre de vin sur la place centrale dans un village, une nougatine dégustée dans une pâtisserie, un souper convivial, une rencontre avec un prêtre prémontois coloré à l’abbaye de Conques et… des ampoules aux pieds. Ultreïa!

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