Yann Durand, le slameur, a marché 750 km de La Rochelle à Montpellier

Yann Durand, 27 ans, a décidé de marcher de La Rochelle à Montpellier, soit 750 km à parcourir. Le déclencheur ? L’annonce qu’il était atteint d’une maladie chronique. Avec son sac à dos, sa tente et sa caméra, ce Rochefortais, adepte du slam (poésie orale) a marché 36 jours et traversé six département. Son périple, confie-t-il au blog des marcheurs l’a transformé. Témoignage.

Le blog des marcheurs : comment est née l’idée de ce périple ?
Yann Durand : Ce voyage, c’est le rêve d’un enfant qui a passé plus de 15 ans en appartement HLM dans le Loiret puis en région parisienne. Aussi longtemps que je m’en souvienne, j’ai toujours été fasciné par le désir d’aventure, les grands espaces.
Partir à l’aventure, la vraie, à la force de son propre corps, sans moyen motorisé, à la seule vitesse du pas pour prendre le temps de contempler.

Partir avec sa tente et son sac à dos, ne pas savoir où l’on va dormir le soir venu. Prendre le temps de vivre et d’apprécier chaque instant. Cette envie était là, rangée dans un coin de ma tête.

Puis, en 2008, il y a eu un diagnostic, une claque : une maladie chronique, la maladie de Crohn, une maladie à vie (la maladie de Crohn est une maladie inflammatoire chronique des intestins).

S’en est suivis pour moi une remise en question, une analyse des choses que j’avais accomplies et de celles que j’avais laissées en suspens. C’est alors que le projet « AtlaMé » est né ! Je voulais faire une « grande » distance et l’idée de rallier l’Atlantique à la Méditerranée m’a paru être un bon prétexte.

Comment avez-vous choisi cet itinéraire ?
J’avais ce désir de prouver que l’aventure pouvait commencer au coin de sa rue. Pour moi, un voyage de découverte ne consiste pas forcement à partir à l’autre bout du monde ! Il y a encore tant d’endroits que nous ne connaissons pas à deux pas de chez nous ! C’est donc naturellement que j’ai choisi La Rochelle (à 30 kilomètres de mon domicile) pour mon départ.

Pour ce qui est de Montpellier, c’est plutôt un doigt jeté au hasard sur une carte. Je ne connaissais pas du tout le Sud de la France. C’était l’occasion rêvée pour moi de combler cette lacune. Entre ces deux point, ça c’est fait au feeling, au nom séduisant d’une ville, au parcours qui me semblait le plus évident.

Aviez-vous déjà marché auparavant ?
Oui, mais comme beaucoup de gens, sur de petites distances. Des petites randonnées entre 15 et 28 kilomètres maximum. Mon dernier week-end entier de marche remonte à l’âge de mes… 11 ans ! C’était en classe verte à Chamrousse en Isère. Un souvenir inoubliable.

A la nuit tombée, un orage énorme avait éclaté. J’entends encore les déflagrations du tonnerre qui résonnait au milieu des montagnes. J’avais été émerveillé par la force de la nature. Bon, le lendemain, les duvets, les sacs et la nourriture étaient trempés, mais ça c’est une autre histoire… !

Comment vos proches ont-il réagi à votre projet ?
Il y a eu deux types de réaction. La première, passée la surprise, a été les encouragements. J’allais réaliser un de mes rêves, peut-être un peu fou, mais j’osais essayer, d’y croire ! Mais le plus étonnant, moi qui pensais égoïstement partir pour réfléchir sur moi et moi seul, j’ai été troublé par les remises en questions que cela impliquait chez les autres ! Les retours m’ont beaucoup touchés. Car si moi, j’entreprenais une telle action, du haut de mes 26 ans, cela les renvoyait eux à leur propre histoire, à leurs propres envies, à leurs propres rêves souvent restés inassouvis ! Cela les a en quelque sorte bousculés.

La seconde réaction, bien que plus rare, était l’inquiétude. Pourquoi avais-je ce besoin de me mettre en « danger » ? Moi qui étais déjà atteint par la maladie. Pourquoi marcher une telle distance ? Il y avait aussi la peur de l’insécurité ! Une personne seule sous sa tente au milieu des bois, c’est pour sûr de la bonne pâté pour les sangliers ou les rôdeurs mal intentionnés. La peur de l’agression revenait souvent.

Mais, j’ai vite compris que ces personnes, partant d’un bon sentiment, ne me renvoyait que leurs propres peurs, cette même peur qui peut les freiner au quotidien et qui les empêche de se consacrer pleinement à leur envies.

Quelles sont les principales phases durant lesquelles vous êtes passé durant votre marche ?
J’ai l’impression qu’il y a eu autant de phases que de jours de marche ! Non, plus sérieusement, il y a eu plusieurs étapes à franchir. Au niveau physique tout d’abord, le corps doit s’adapter à l’effort, les courbatures, les ampoules (!!!), le poids du sac à dos. C’est un moment délicat, on se demande sans cesse, si on ne lui en demande pas trop. Surtout quand on n’est pas un grand sportif dans la vie de tous les jours. Il y a la solitude qui pointe le bout de son nez de temps en temps. La trop grande importance que l’on peut donner au podomètre au départ. Les bagarres inévitables que l’on est amené à faire avec son mental. La marche, par sa lenteur, vous laisse beaucoup de temps pour réfléchir ; ce n’est pas toujours confortable, mais avec le recul, on en sort grandi, on se connait mieux !

Il y a aussi la météo qui joue énormément sur lui. Le temps, quand il se fait pluvieux, qu’il vous mouille jusqu’à l’os, trempe vos affaires et dilue le peu d’énergie qu’il vous reste, vous rend par la force des choses, assez humble et minuscule. Le temps, à lui seul, peut décider d’un bivouac, d’une pause forcée : et il faut savoir l’accepter ! Il y a aussi le passage difficile d’aller vers les autres pour demander l’hospitalité et d’accepter parfois les nombreux refus.

Passé tout ça, après avoir lâché prise, il y a une force qui jaillit, un bonheur inexplicable. Le sentiment d’être là où il faut, au bon moment. La magie du voyage, des rencontres, de la découverte, des difficultés rencontrées prennent tout à coup tout leurs sens. Il s’opère quelque chose de profond en soi. Tout nous paraît plus facile, plus beau ou plus évident. Le dépassement de soi y est probablement pour quelque chose. Les frontières de nos limites bougent et ça fait du bien, et au cœur et à la tête.

Quels sont les moments les plus marquants que vous avez vécu ?
Le moment le plus marquant, c’est celui où la peur et le doute ont laissé place à la force inouïe qui est en chacun de nous mais qu’on ne soupçonnait pas jusqu’alors. Je suis parti seul, mais je marchais pour beaucoup de personnes. Je n’ai pas seulement réalisé un de mes rêves, j’avais avec moi celui de beaucoup d’autres !

Autre moment fort, celui de mon arrivée à Montpellier où un comité d’accueil m’attendait. Ma femme, des amis, des personnes rencontrées sur internet et des inconnus s’était rassemblés avec des banderoles, juste pour moi, pour me féliciter d’être arrivé jusqu’ici !

Quelles sont les rencontres les plus marquantes que vous avez faites ?
Il y a cette femme, Corinne non loin de Decazeville (12) qui m’a ouvert la porte de son gîte d’étape gratuitement et son cœur. Nous ne nous connaissons pas et pourtant, nous avons l’impression d’être de vieux amis ! Pour elle, je ne me rendais pas à Montpellier par hasard, car dans cette ville repose les reliques de Saint-Roch, saint protecteur et guérisseur, patron des pèlerins. Magie de la rencontre et des interprétations !

Quelle est la chose la plus insolite qui vous soit arrivée ?
12h30, dans le Parc naturel des Grands Causses, au bord d’une route bordée de pierres. Il fait assez chaud, le ventre commence à tirailler : c’est l’heure de la pause déjeuner ! Assis sur le bas-côté de la route, je casse la graine. A la fin de mon repas, je n’ai pas le temps de me demander d’où vient le drôle de bruit que j’entends, quand soudain, là, passe entre mes jambes… un serpent !! Il mesure environ 80 centimètres de long. Il s’arrête à quelques centimètres de moi, me regarde et me laisse même voir sa langue fourchue ! Brrrrr ! Je me lève brusquement, me protégeant de mon sac à dos, il a peur (mais sûrement pas autant que moi !). Il s’enfuit et j’en fais autant ! Je n’aime pas les serpents…

Comment s’est passé le retour chez vous ?
Le retour était plus appréhendé par mon entourage que par moi même. J’étais content d’être parti, mais j’étais très content aussi de rentrer. On apprécie d’autant plus la chance qu’on a d’appuyer sur un bouton pour avoir de la lumière, de tourner un robinet pour avoir de l’eau chaude… ! Et retrouver les miens m’a fait du bien. Je sais que j’ai de la chance d’être entouré.

Qu’est-ce que ce périple vous a appris ?
Ce périple m’a appris énormément de choses ! Difficile de toutes les citer. En six semaines, j’ai appris sur moi puissance mille. Je suis maintenant convaincu que le hasard n’existe pas. Quand vous êtes en harmonie avec vos envies, vos convictions, tout semble s’enchaîner autour de vous naturellement. Ça coule de source sans effort ! C’est presque magique…

Mais s’il y avait une chose à ressortir, c’est que les barrières ne sont vraiment que dans nos têtes, qu’il faut arrêter d’avoir peur, de se sentir trop ceci ou pas assez cela. Si on a envie de quelque chose, il faut tout mettre en œuvre pour l’obtenir. Ne pas avoir peur d’essayer, d’oser les choses, de tenter ce qui pourrait paraître improbable aux yeux des autres. Il faut savoir s’écouter. Ce voyage m’a aussi montré que j’avais une soif énorme de rencontres.

A-t-il changé quelque chose dans votre manière de vivre la maladie ?
Indéniablement oui ! Ce voyage m’a permis de faire la paix avec mon corps, d’amorcer un dialogue avec lui. De l’habiter pleinement. De me rendre compte que même éprouvé par deux ans de maladie, il était capable de grandes choses et que les limites que je lui imposais n’étaient que dans ma tête. Il m’a bluffé !
Bien sûr, je reste malade, mais je sais maintenant que je ne dois pas laisser plus de place qu’il n’en faut à cet état de fait. Nous avons tous des forces, des faiblesses. C’est comme ça, il faut faire avec. Et sans elle, je ne serais peut-être jamais parti. Alors…

D’où vient votre surnom de Doudom ?
Dans l’univers du Slam, que je pratique, il est coutume de se trouver un surnom (un blaze comme on dit) qui nous caractérise le plus possible. Le mien revête plusieurs significations : Doudom (doux d’homme) ; Dou : comme douceur, doux comme un rayon de soleil. Dom : comme domicile, comme DOM-TOM. Un petit clin d’œil à mes origines réunionnaises.

Est-ce que le voyage vous a inspiré un slam ?
Un slam, oui, mais qu’à l’état de brouillon pour l’instant. La poésie, chez moi, c’est comme le vin : elle a besoin de temps, de maturation, pour délivrer toute sa quintessence. Je me concentre plus en ce moment sur un nouveau projet : l’écriture de cette aventure. Encore un rêve qui reste à écrire !

Avez-vous animé des rencontres pour partager cette expérience (si oui, où, quand) ?
L’année 2010 a été bien remplie : l’aventure en elle même, le montage vidéo et la sortie du DVD retraçant mon périple (un documentaire de 70 minutes en vente sur mon site internet www.atlame.fr). Pour 2011, tout reste à faire ! Je participe au Forum des voyages « voyager, mode d’emploi » qui se déroulera le 12 et 13 mars à Magné, près de Niort.

Je cherche aussi à diffuser au maximum le documentaire avec des projections/débats autour du voyage et de la réalisation de soi. Et pourquoi pas participer à des festivals de film d’aventure ! Je suis persuadé que cette année, sera celle des rencontres et de l’échange. D’ailleurs, à bon entendeur… !

Ce voyage a-t-il fait naître des désirs, des projets ?
Continuer à rêver ! A me rapprocher au plus près de mes valeurs. Mais aussi aider les gens à s’apercevoir de leur force. Faire émerger chez eux la part de rêve qui est souvent trop brimée. Les faire se rencontrer, se découvrir, voilà mes envies profondes. J’y parviens déjà grâce à mes ateliers d’écriture et de slam, mais j’ai envie de pouvoir faire plus. Un nouveau chemin reste à explorer ! Côté aventure, une descente de la Charente en canoë pourrait se profiler pour ce début d’été, mais chut, ce n’est encore qu’un projet de couple !

Recueilli par Gilles Donada/blogdesmarcheurs.fr

> Le site retraçant le périple de Yann Durand (photo, video, DVD) : www.atlame.fr
> Son MySpace dédié à son activité de slam, sous le pseudo de Doudom.

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5 réponses à Yann Durand, le slameur, a marché 750 km de La Rochelle à Montpellier

  1. nordrando dit :

    Ben bravo pour l’exploit dans la difficulté il faut perseverer ,C’est a l’arrivée que l’exploit existe.bravo

  2. LOPEZ Danielle dit :

    magnifique témoignage qui confirme que corps et esprit sont étroitement
    liés !!!
    et que la marche est salvatrice !!!

  3. LUIGI dit :

    BRAVO YANN POUR TON EXPLOIT

    TRÈS TOUCHANT BON VENT

    LUIGI

  4. louve dit :

    merciiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii à toi yann qui m a permis par ta rencontre et à notre maladie commune de déployer mes ailes tand de temps repliées pour de mauvaises raisons
    tu es un grand monsieur qui ira loin trés loin tu nes qu au début du chemin j en suis intimement persuadée
    pleins de bisous mon grand . louve

  5. Magnien Jean-Marie dit :

    Mon épouse m’a évoqué une interwiev d’un Yann atteint d’une maladie de Chrohn. J’enseigne à Bruxelles au CERDEN sur une conférence de 4h30 : Application de l’Immunologie à la diététique sans gluten, ni laitage.
    Cette conférence est inspirée des travaux du Médecin Biologiste Jean Seignalet. Je suis moi même Ancien Biologiste des Hôpitaux – Chef de Service – Pharmacien – Nutritionniste – Nutrithérapeute. Mon âge 71 ans me permet d’être bénévole et d’intervenir par mail avec un entretien préalable.
    Si les conseils sont bien suivis, on obtient une rémission totale dans 70% des cas.Le retour à l’alimentation chargée en produits laitiers et gluten réactive très rapidement cette pathologie.
    Si le fait de dire à Yann que je suis conseillé pour un Monastère Bénédictin en Côte d’Or, peut lui donner confiance, qu’il n’hésite pas à me contacter par mail j3m3@wanadoo.fr. N’a-t-il pas écrit que le hasard n’existe pas ?
    Coudialement.
    Jean-Marie Magnien

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